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Commentaire d’introduction du film

Au cœur de l’Europe, une ligne imaginaire trace le contour d’une petite figure sinueuse Ce n’est pas un trou, ce n’est pas une île, c’est un pays: la Suisse. Et cette ligne c’est sa frontière.
Elle délimite et contient ce pays privé de débouché sur la mer et lui donne sa forme et son existence. Sur près de 1900 km elle sépare l’ici de l’ailleurs avec les cinq pays qui l’entourent.
Comme tout territoire a ses limites, chaque pays a sa frontière. 230’000 kilomètres de démarcations lézardent les cinq continents.
En Suisse, la frontière n’est jamais très éloignée. Son omniprésence rappelle que le pays est petit. La côtoyer, y buter, la franchir est courant. Mais on s’y attarde rarement. Marque de l’autorité de l’Etat, strict objet juridique, zone sous surveillance, à priori la frontière n’invite pas à la flânerie. Pourtant…
Reléguée aux confins, à la périphérie, la frontière révèle un monde singulier: celui de l’entre-deux. Plus tout à fait dans un pays et pas encore dans l’autre. Trace du temps inscrit dans l’espace, la frontière est un jeu de piste qui va de borne en borne. Sur chacune d’elle une incision indique la direction de la prochaine. Il n’y a qu’à suivre : 7000 bornes jalonnent le pourtour de la Suisse.
Pour certains – géographes, juristes ou simples bordiers – la frontière est une invitation à prendre de la distance avec notre lieu de vie…

Citations extraites du film

« La frontière a beaucoup à offrir: des mélanges, des inter-influences, des métissages. »

« Les frontières de la Suisse offrent une diversité de situations fascinantes. Très peu d’Etats dans le monde offrent des situations aussi variées. »

« La frontière ouvre sur tous les possibles, comme la vie elle-même, parce que la frontière fait partie de la vie et elle est riche de mille potentialités pour qui sait la pratiquer avec ouverture. »

« Une borne parle pour qui sait la faire parler: c’est un témoin de l’histoire, muet certes, mais qui est porteur de signes, de messages et d’informations. »

« Nous avons l’amour des limites parce que cette limite nous rassure. C’est une maîtresse de philosophie la frontière, une source de réflexion à la fois philosophique, éthique qui est passionnante. »

« La frontière n’est pas un cul-de-sac, une impasse mais, au contraire, c’est une ouverture vers l’altérité, vers l’ailleurs. Et l’altérité, quand on étouffe à l’intérieur, c’est le bol d’air, c’est la lucarne. »

« Chaque borne a son histoire. Elles ont leur histoire et elles ont aussi leur nom. Elles ont des noms pour les géomètres mais d’autres significations aussi. »

« Ce qui est surprenant avec cette ligne imaginaire, c’est que d’un côté il y a une culture et de l’autre côté une autre. Par contre, les gens de la région ne sont pas divisés. La borne fait l’union: il n’y a qu’une pierre mais elle indique deux côtés. »

« Même lorsque c’est parfaitement défini, on s’aperçoit que les frontières ont un côté irrationnel. Il y a des segments qui datent du 12è – 13è siècle, qui viennent de de limites privées, et on a hérité de découpes étonnantes et pas toujours très pratiques. »

« La frontière a toujours quelque chose à voir avec l’être humain. La nature ne connaît pas de frontières. Elles proviennent des différentes cultures. »

« La frontière est un lieu de transgression. Et il y a ce côté frondeur qu’on rencontre le long des frontières. Frondeur parce que refus de l’autorité dans ces confins. Parce que la frontière ne sépare rien, nulle part. »

« Toute l’histoire de l’humanité n’est rien d’autre qu’une histoire de frontières et de territoires. Et probablement que, tant que l’être humain sera là, il y aura des frontières. Mais elles peuvent être repoussées pour ne plus être quotidiennement dans notre esprit et qu’on puisse vivre relativement librement. »

« La frontière va et vient, elle est déplacée selon les besoins de l’homme. La vie est déjà une frontière, il faut la dépasser mais aussi la garder. Il faut la respecter je crois. »

Les protagonistes du film

Le film visite différents lieux de la frontière en compagnie de quatre personnes qui, par intérêt personnel, ont développé une activité et une réflexion sur ce thème.

François Schröter a passé une partie de son enfance à Gondo (le village frontière sur la route du Simplon) et rédigé une thèse de doctorat en droit géographique principalement axée sur les endroits où la frontière suisse repose sur l’eau (rivières, lacs, barrages). « Cette thèse absolument délectable est vraiment à recommander à tous les amateurs de poésie géographique. » Jacques Guyaz, Domaine public.
(François Schröter, Les frontières de la Suisse: questions choisies, éd. Schulthess, 2007, 663 p.)

Stéphane Bodénès a grandi à Hermence dans une maison (en Suisse) séparée de son jardin (en France) par la frontière. Il a rédigé une thèse de doctorat en géographie sur la frontière franco-genevoise puis un livre « grand public » sur le même sujet qui réunit descriptions et réflexion.
(Stéphane Bodénès, Promenades sur la frontière franco-genevoise, éd. Slatkine, 2001, 144 p.)

Peter Matzinger après avoir vécu éloigné de la frontière à Berne, s’est installé il y a plus de 30 ans dans le village de Rodersdorf près de Bâle, dont 88% des limites communales sont frontière avec la France. Depuis qu’il a pris sa retraite, il développe un projet de sentier culturel frontalier pour intégrer des travaux d’artistes le long de cette ligne qui jouxte l’Alsace.

Bruno Stieger a mis a profit la nécessité de faire de l’exercice après une longue convalescence pour photographier les 580 bornes qui séparent l’Italie de sa région, le Mendrisiotto au sud du Tessin, et pour faire des recherches sur ce segment, un des plus anciens, de la frontière suisse.

Deux contrebandiers italiens, actifs dans les années 60 à Tirano dans la Valtelline, Giglianaet Emilio, complètent le propos par leurs témoignages.

Quelques données sur la frontière

La frontière suisse est longue de 1899 km partagés avec cinq Etats voisins: 744 km avec l’Italie, 572 km avec la France (soit les 2/3 pour ces deux pays), 362 km avec l’Allemagne, 180 km avec l’Autriche et 41 km avec le Liechtenstein.

746 km se déploient en montagne, 714 en plaine et 436 km (soit ¼) sur des lacs et rivières.

7000 bornes, gravures ou chevilles jalonnent son parcours.

15 cantons sont frontaliers avec un ou plusieurs Etats voisins.

La Suisse fait partie des 44 pays, sur les 193 membres de l’ONU, qui n’ont pas d’accès à la mer et sont donc délimités par leur seule frontière terrestre.

La frontière suisse a été délimitée en 1815 au Congrès de Vienne et n’a pas bougé depuis (à l’exception de quelques aménagements minimes en lien avec des constructions). La Constitution et les institutions politiques (1848), le drapeau national (1889) et la Fête nationale (1891) suisses sont donc postérieurs à la frontière.

230’000 km de frontières terrestres parcourent le monde dont 30’000 établies ces vingt dernières années (pour l’essentiel suite au démantèlement de l’URSS et de la Yougoslavie), la dernière en date est celle du Soudan du Sud (1937 km) instaurée en 2011.