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LA COLONIE SUISSE DU PECOS

La rumeur d’un Pecos assimilé à un nouvel Eldorado touche la Suisse dans le courant de l’été 1891. Un homme a travaillé à l’élaboration de ce mythe par la publication d’une brochure intitulée “La Contrée du Pecos” qu’on s’arrache de Neuchâtel à Vevey. C’ est l’homme d’affaires bernois Henri Gaullieur. L’homme a passé plusieurs années de sa vie en Amérique où il a fait fortune dans le commerce du tabac. Au début de l’année, un comité de philanthropes alémaniques dirigé par Jean de Wattenwil lui rend visite dans son château de Kiesen afin de lui demander de trouver sur le territoire américain des terres propices à l’émigration des paysans pauvres du pays. Henri Gaullieur accepte le mandat et se rend dans les semaines qui suivent dans le Wyoming afin d’y inspecter des terres nouvellement mises sous irrigation. Il croit avoir trouvé le territoire idéal à l’installation d’une colonie d’agriculteurs helvétiques lorsqu’il est contacté par un représentant de la Compagnie d’Irrigation du Pecos. Les promoteurs de la vallée ont entendu parler de la mission de Henri Gaullieur, ils souhaitent lui montrer l’intense développement auquel la vallée est soumise. L’homme d’affaires bernois se rend ainsi à Eddy. Il y rencontre J.J. Hagerman, se lie d’amitié avec lui et conçoit une immense admiration pour les projets du milliardaire américain. Henri Gaullieur a trouvé le territoire qui accueillera la prochaine vague des candidats helvétiques à l’émigration.

On ignore quelle suite Jean de Wattenwill et ses amis donnent à leur projet. On n’entendra plus parler d’eux. On sait en revanche que dans le courant de l’été 1891, J.J. Hagerman et Henri Gaullieur conviennent au Château de Kiesen que ce dernier travaillera à la promotion du Pecos, et qu’il sera rétribué pour toute vente de terres opérée en Suisse. On sait également qu’ une rencontre organisée par Henri Gaullieur avec les représentants de la banque Lombard, Odier et Compagnie permettent à J.J. Hagerman de regagner le Pecos lesté de 500’000 dollars d’actions et d’obligations acquis par la société genevoise. On sait enfin que durant la même période, Henri Gaullieur rédige et publie sa brochure sur la base du matériel de pro-pagande que la Compagnie d’Irrigation du Pecos lui a fournie. Rien d’étonnant dès lors à ce que ses descriptions soient dithyrambiques, et qu’elle suscitent les plus grands espoirs chez ses lecteurs.

<<Il suffit d’un labour pour défricher le sol dans cette contrée et pour l’ensemencer. Il [le colon] récoltera déjà en juin toutes les céréales qu’il semera en mars: et en travaillant modérément, il labourera et ensemencera facilement dès le premier printemps une quantité de céréales qui lui remboursera plus que ses frais d’établissement, lui permettra de vivre une année et lui procurera de l’argent comptant.>>
Henri Gaullieur in “La Contrée du Pecos”, 1891

Plus de 100’000 citoyens suisses, d’origine paysanne pour la plupart, sont alors établis aux Etats-Unis. Dans les campagnes helvétiques encore marquées par les bouleversements engendrés par la révolution industrielle, le désir d’émigration reste vivace. On rêve d’une terre promise, on rêve de ces territoires infinis que la Suisse ne peut promettre à quiconque, on rêve de faire fortune, on rêve d’Amérique simplement. C’est cet imaginaire que la brochure de Henri Gaullieur vient interpeller. Avec l’avantage supplémentaire de lui fournir des faits et des chiffres. Que lit-on en effet dans ce document enrichi de photographies d’oignons géants et de lourdes grappes de raisin? qu’outre ses terres promises à la plus grande fertilité, la Compagnie d’Irrigation du Pecos offrira aux colons une eau abondante et de bonne qualité, de même que la construction, à ses frais, d’une maison fournie avec outils et clôtures. Que demander de plus? Jamais auparavant l’aventure migratoire n’avait offert de telles garanties. Inutile d’attendre davantage, d’autant que, Henri Gaullieur insiste sur ce point, les premiers arrivés seront les mieux servis:

<<…dans peu d’années cette contrée qui présente les mêmes conditions que celles qu’offrait la Californie méridionale il y a douze ans, se trouvera peuplée et développée à un point qui ne permettra plus qu’à des gens aisés d’y acquérir une propriété.>>
Henri Gaullieur in “La Contrée du Pecos”, 1891

En octobre 1891, une vingtaine de paysans et agriculteurs de Corseaux, auxquels se sont joints quelques jeunes gens de Genève et de Lausanne, partent avec femmes et enfants pour le Nouveau-Mexique. Aucun d’eux n’est véritablement pauvre. Tous ont acquis entre 40 et 120 acres de terrain via un bref échange de correspondance, parfois une entrevue au Château de Kiesen, avec Henri Gaullieur. Et tous ont de l’Amérique une image qui exclut l’idée même que ce territoire puisse avoir parfois l’apparence d’un désert. Trois semaines plus tard, au terme d’un pénible voyage le plus souvent effectué en troisième classe, les émigrants suisses arrivent à Eddy. Les représentants de la Compagnie les y accueillent, précédé du genevois Frédéric Dominicé, le représentant de la banque Lombard, Odier et Compagnie. Toutes les maisons n’ont pu être construites à temps. Il va falloir que les hommes dorment sous des tentes pendant que femmes et enfants seront provisoirement logés, aux frais de la Compagnie, à l’hôtel Hagerman. On campe donc, ou on s’héberge les uns les autres, et on se met aussitôt au travail, labourant, irriguant et ensemençant ces terres qui promettent les plus mirifiques récoltes. Et dans la foulée, on baptise du nom de Vaud le hameau dans lequel Gustave Cuénod, l’ancien marchand de vins de Corseaux, a décidé d’ouvrir un petit commerce.

Vient l’hiver. Il est rude, très rude. Henri Gaullieur évoquait la Californie dans sa brochure. C’est à -17 degrés que tombe la température au Pecos durant les semaines qui suivent l’installation des colons helvétiques. Les lettres envoyées au pays, et reprises par la presse romande qui se montre immédiatement très curieuse de l’avenir des exilés, ne témoignent pourtant pas de la moindre déception. On rêve encore, on attend, on se veut optimiste:

<<Les premiers temps seront durs, il est vrai, mais le travail sera largement récompensé >>
Lettre du colon suisse Paul Bonzon à Alexandre Herzen, à Lausanne, 8 novembre 1891

Le retour du printemps doit concrétiser tous les espoirs. Il n amène que désillusions. Rien ou presque n’a poussé dans les champs dûment travaillés par les colons suisses. Sur la surface de la terre, ni maïs, ni pommes de terre, ni fruits, ni fleurs, mais une croûte de sel laissée par l’eau d’irrigation, qui semble brûler la terre et empêche toute germination. Pour les colons, c’est l’heure du premier bilan. Un vent violent, qu’ils surnomment déjà “brise Gaullieur”, souffle en permanence, érodant la terre et emportant parfois poutres et toitures. La terre est aride, et envahie de mesquites. Henri Gaullieur avait certifié que cette espèce de cactus pouvait être arrachée à la charrue, comme de vulgaires groseilliers. Son éradication exige en réalité un travail de défrichement considérable. En outre, la construction des canaux promise par la Compagnie d’Irrigation du Pecos n’est pas achevée. Dans les rares canaux en service, le niveau d’eau est généralement insuffisant. Quant à sa qualité, la croûte de sel qui recouvre les terres d’ Emery ou de Herminjard dit assez ce qu’elle est. Mais ce n’est pas tout. Les sources, que la brochure de Gaullieur disait abondantes, sont rares, profondément enfouies sous la terre et souvent insalubres. De nombreux colons en sont ainsi réduits à boire l’eau des canaux. Contaminée par les nombreux cadavres de chevaux et de bétail qu’elle charrie, elle leur transmet la “fièvre pecosine”, autrement dit, la typhoïde. La plupart des Suisses en sont frappés dès le printemps. Les plus forts s’en remettent. Pas les plus vulnérables. En mars, la fièvre pecosine emporte la femme de Daniel Bengueli, de Corseaux. Puis deux de ses quatre enfants. D’autres mourront dans les semaines et les mois qui suivent.

Si amères qu’elles puissent être, ces constatations ne suffisent pas à susciter le découragement des Suisses. Un seul d’entre eux, le veveysan François Grelet, quitte le Pecos au printemps pour tenter sa chance en Californie. Les autres se refusent à l’imiter, conservant l’espoir de lendemains qui chantent, quitte à pécher par omission, ou à décrire le futur plutôt que dire le présent, dans une correspondance que la presse romande continue de publier. Insouciant, Henri Gaullieur peut multiplier les conférences sur le Far West en Suisse romande, et se voir sollicité de toutes parts.

<<…vous ne saurez jamais quelle vie m’attendait à mon retour. Plus de 4 ou 500 personnes m’ont assailli, les uns attendant mon retour pour partir, d’autres pour avoir des conseils, d’autres pour retenir du terrain pour septembre, d’autres pour me faire des amabilités. Bref voici 6 semaines que je suis en Suisse, et je n’ai pas eu un instant. Tout le monde dans la Suisse française depuis le plus huppé jusqu’au plus humble parle du Pecos.>>
Lettre de Henri Gaullieur au colon Samuel Emery, 6 mars 1892

Ainsi, durant le premier semestre de l’année 1892, près de deux cent Romands émigrent à leur tour au Pecos. Parmi eux, des représentants des grandes familles lausannoises, tel Ernest Secrétan, deux frères de La Verrerie (FR) d’origine aristocratiques et liés à la famille Gaullieur: Charles et Rodolphe de Brémond, mais aussi des familles paysannes du Val-de-Ruz, des valets de ferme, des servantes et le jardinier du château de Vufflens: Auguste Rayroux. Quelles sont leurs conditions d’existence? A lire l’”Eddy Argus”, journal local et organe de propagande de la Compagnie d’Irrigation, elles sont excellentes et seront demain meilleures encore. Un tel a présenté à Eddy une courge lourde de plusieurs kilos. Un autre a manifesté son intention de planter plusieurs milliers d’arbres fruitiers. La vérité est très différente, comme le révèle au mois de juin une conférence intitulée “La Vérité sur le Pecos”. Son auteur est un agriculteur de Valeyres-sous-Rances: Paul Lambercy. Il a rendu visite un mois plus tôt à la colonie suisse dans la perspective d’une éventuelle installation. Horrifié par ce qu’il a vu, il a décidé de revenir en Suisse. Et de témoigner.

<<Une fois là-bas, il demanda aux colons:
-Comment cela va-t-il?
-Ça ne va pas tant bien, nous répondait-on, les récoltes ne poussent pas.
-Mais pourquoi avez-vous écrits tant de belles choses, que tout allait bien, que vous étiez très contents?
-C’est que au début, tout allait bien. On défrichait, on labourait, on semait, on était plein d’espoir. Ce n’est que plus tard que cela s’est gâté, quand on a vu la végétation si maigre et les plantes se dessécher à peine sorties de terre.>>
La vérité sur le Pecos, d’après une conférence de Paul Lambercy. Gazette de Lausanne, 17 juin 1892

Un second témoignage, publié sous la forme d’une plaquette aux Editions Payot, vient prolonger les propos de Paul Lambercy. Son auteur est un ingénieur forestier lausannois, Alexandre Herzen, qui a passé quatre mois au Pecos afin d’y exploiter les 200 acres de terrain dont il avait fait l’acquisition avec ses deux frères. Pour la première fois, les promesses de Henri Gaullieur sont dénoncées comme fallacieuses, et condamnées toutes les illusions entretenues sur le Pecos.

<<Notre voyage ressemble à tant d’autre, mille fois décrits. C’est à Pecos City, un méchant trou de 300 habitants, qu’on prend le train pour Eddy, sur la ligne appartenant à la Compagnie d’Irrigation; la région qu’on parcourt offre un triste spectacle: à perte de vue, une plaine aride couverte de buissons de mesquite; ça et là des cadavres et des squelettes de chevaux ou de vaches, crevés de faim ou de soif. Eddy, à ce moment, consistait en maisons de bois, excepté l’hôtel Hagermann – un ami intime de Gaullieur – et la Banque nationale, qui est en même temps le siège de la Compagnie. […] Il me fut impossible de trouver à Eddy une paire de chevaux, même mauvaise, au prix indiqué par M. Gaullieur; j’ai dû payer deux très médiocres chevaux 900 francs, et tout le reste extrêmement cher et de très mauvaise qualité. On nous vendit des machines aratoires qui avaient des boulons et des écrous en bois, soigneusement dissimulés sous une couche de vernis. […] Les vaches ne sont certes pas chères, mais le fourrage l’est tellement, que c’est un vrai luxe d’en avoir une. Outre les chaleurs excessives, allant quelquefois jusqu’à 45 degrés à l’ombre, le Pecos est encore affligé de vent de sable d’une violence invraisemblable qui n’ont pas cessé de souffler pendant tout le printemps et jusque vers la mi-août, en produisant quelquefois de vraies tourmentes de sable; ces “brises Gaullieur” comme on les appelle là-bas, sont d’une violence telles qu’elles ont, à plusieurs reprises, endommagé les “maisons” des colons […] Devant l’insuccès de l’entreprise et les plaintes des colons à la Compagnie, celle-ci répondait: “si vous avez cru tout ce qu’on vous a raconté, tant pis pour vous!” Depuis, bon nombre de colons ont quitté le Pecos: Grelet, Pittet, Fonjallaz, Tzaut, Bourquin, Bornand, Soutter, Perregaux, moi-même et d’autres encore.>>
Alexandre Herzen in “Le Pecos ou quatre mois de séjour à Vaud près Eddy, N.M.”, 1892

Commence alors une polémique qui ne va plus cesser d’occuper la presse romande. D’un côté, des colons en déroute qui, soutenus par “Le Nouvelliste vaudois”, “Le Genevois” “Le Journal de Vevey” et l’organe de presse du parti démocratique et fédéraliste vaudois “La Revue”, dévoilent brusquement ce qu’ils ont tu durant des mois et se plaignent d’avoir été floués par Henri Gaullieur:

<< Nous nous félicitons de n’avoir jamais recommandé cette entreprise, qui se révèle comme une flibusterie tout à fait digne d’appeler sur elle l’attention de la justice. >>
“ La Revue”, 25 juillet 1892

De l’autre, l’homme d’affaires bernois, qui, soutenu par “La Gazette de Lausanne”, “Le Journal de Genève” et “La Feuille d’Avis de Vevey”, revendique sa bonne foi et jure du caractère désintéressé de son travail de promotion, en mettant l’infortune de certains colons suisses, à ses yeux minoritaires, sur le compte de leur paresse:

<<Il y a une autre espèce d’homme qui sont toujours nuisibles: les paresseux, qui ne veulent pas travailler. […] Inutile de dire que de pareilles gens ne réussiront pas au Pecos. Ils viennent comme agriculteurs et sont tout étonnés de voir que pour avoir de bonnes récoltes il faut travailler de ses mains. […] Dans une entreprise de cette sorte, il ne faut plus de ces fils de professeurs suisses, jeunes gens ayant manqué leurs examens de collège, ni de vieux ivrognes, d’ineptes et de fainéants. Il y en a déjà assez de ceux-là Je ne les ai certainement jamais encouragé à venir ici et il est bien dommage qu’ils ne soient pas restés dans leur belle Suisse, où, peut être, leur ineptie n’aurait pas été remarquée.>>
Interview de Henri Gaullieur accordée a l’” Eddy Argus “ et reproduite par Le Genevois, 25 novembre 1892

Au Pecos, le découragement l’emporte peu à peu sur l’optimisme aveugle des premiers mois. Les uns après les autres, les colons commencent de revendre leurs terres afin de retourner en Suisse ou de tenter leur chance en des contrées plus fertiles des Etats-Unis. En août 1892, un agriculteur neuchâtelois, François Bourquin, trouve dans le Connecticut ce que la terre du Pecos ne lui avait pas accordé. Convaincu d’avoir été victime d’une escroquerie, il s’adresse au Commissariat Suisse d’Emigration dans l’espoir d’obtenir que soient intentées des poursuites contre Henri Gaullieur.

<<Partis de Coffrane (Neuchâtel) le 31 mars der., nous sommes arrivés à Vaud près Eddy le 19 avril. Dire que nous avons été trompés sous touts les rapports est superflu; la santé de tous a été altérée tant par le climat que par l’eau à l’usage domestique. Pendant les 4 mois que nous avons habité cette contrée, nous avons beaucoup travaillé pour mettre en culture notre lot de 120 acres; ainsi nous avons fait démesquiter, nous avons labouré, ensemencé environ 25 acres, fait creuser un puits de 125 pieds de profondeur sans eau aucune qui m’a coûté plus de 1200 francs; clôturé (etc). Lorsque nous nous sommes aperçus du résultat négatif de notre travail résultant des conditions climatiques de la contrée et de la mauvaise eau d’irrigation, de la cherté de la vie, du climat défavorable en d’autre terme que tout ce que Monsieur Gaullieur a publié à ce sujet et m’a écrit (je conserve sa correspondance et celle de sa dame) est tout à fait inexact, nous nous sommes décidés à quitter la Colonie courant août avant que le solde de notre avoir ne disparût ! […] Vu ces faits indéniables, je me demande si les agissements de Monsieur Gaullieur peuvent rester impunis, si la Loi ne vise pas des actes semblables qui me paraissent délictueux au premier chef ?>>
Lettre de François Bourquin au Commissariat Fédéral d’Emigration, 31 octobre 1892

Il est débouté. Sollicitées à de multiples reprises par Henri Gaullieur, les autorités fédérales s’étaient toujours refusées à lui accorder le droit de représenter officiellement la Compagnie d’Irrigation du Pecos en Suisse. Bourquin, comme le veveysan Samuel Emery qui va tenter les mêmes démarches dès son arrivée en Suisse, en sera pour ses frais. Reste à s’intégrer, ruiné, failli et parfois honteux, dans ce pays, que les colons avaient quitté pour faire fortune. Certains n’y parviendront pas. A peine arrivé à Genève, Alfred Necker réembarque et gagne la Côte d’Ivoire dont il ne reviendra jamais plus. Henri Emery, fils de Samuel, revenu adolescent du Pecos, disparaît quelques années plus tard au milieu du Lac Léman. Suicidé selon la version officielle. Retourné en Amérique selon la rumeur.

Il reste dix-huit familles suisses au Pecos lorsque le 5 août 1893, après deux années de sécheresse, une inondation emporte l’essentiel des infrastructures du système d’irrigation. Le glas de l’entreprise de colonisation du Pecos a sonné. Dans les semaines et les mois qui suivent, tous les colons suisses quittent le Nouveau-Mexique, à l’exception d’une poignée d’entre eux: les familles Ramuz et Rayroux, ainsi que les frères de Brémond. Ces derniers, plus aisés que la plupart de leurs compatriotes, ne s’étaient pas installés aux alentours de Vaud, mais à La Huerta, un secteur de la vallée qui n’a pas été touché par l’inondation. Charles de Brémond ne quitte son vaste domaine qu’en 1894. Il s’installe près de Roswell, une ville située à 120 kilomètres au nord d’Eddy, tandis que son frère Rodolphe regagne la Suisse. Ayant acquis des terres beaucoup plus fertiles que celles du Pecos, Charles de Brémond se consacre à l’élevage des percherons et des moutons astrakan. En 1908, les autorités américaines chargent cet ancien officier de l’armée suisse de former un bataillon d’artillerie destiné à s’opposer aux forces de Pancho Villa. Charles de Brémond fait montre de qualités d’instructeur telles qu’il est à nouveau mobilisé durant la première guerre mondiale pour commander une unité engagée dans les terribles combats de Château-Thierry. Gazé, le colonel Charles de Brémond est démobilisé avant l’armistice et regagne Roswell où il meurt en 1919. Le souvenir de ce héros militaire est célébré au mois de novembre de chaque année au cimetière de cette ville. Le cas des Ramuz est moins glorieux. Ancien cordonnier à Lausanne, Louis Ramuz quitte le Pecos après quelques années, participe à la ruée vers l’or du Klondike puis gagne la Californie d’où il ne donne plus jamais signe de vie. Livrées à elle-mêmes, sa femme Barbara et sa fille Elise se résignent à ne pas quitter la région. Elise Ramuz mourra à Carlsbad dans les années soixante, non sans avoir rendu visite à ses cousines lausannoises à plusieurs reprises. Auguste Rayroux, enfin, n’avait pas eu les moyens d’acquérir de la terre. C’est en tant que journalier au service de ses compatriotes qu’il survit dans le Pecos. Ce handicap lui permet d’échapper à la ruine à laquelle tous sont condamnés en 1893. Résolu à rester coûte que coûte au Pecos, il fait l’acquisition d’un petit domaine à la Huerta, et y travaille jusqu’à la fin de ces jours. Ses petits-fils, Roy et Jessie Rayroux, vivent toujours dans la région de Eddy et y cultivent la terre. Ils forment avec leur famille les derniers descendants en ligne directe des colons suisses du Pecos.

Vaud, le petit hameau que les émigrés avaient fondé en 1891, s’appelle aujourd’hui Loving, du nom du mythique convoyeur de bétail qui s’était le premier aventuré dans la région. Les travailleurs italiens qui avaient racheté les terres des Suisses en 1893, l’avaient d’abord baptisé Florence. Avant de faire faillite, à l’exemple de leurs prédécesseurs. En Suisse, un quartier de Grandson, une rue de Lausanne (dernière trace de l’ancien “village du Pecos” à Béthusy) et l’expression: “c’est pas le Pecos”, (la version vaudoise de la locution: “c’est pas le Pérou”) attestent encore de la prégnance de l’utopie du Pecos sur l’imaginaire des Romands du siècle dernier.