Climage

Un monde en crise
De la seconde guerre mondiale au début des années 90 la politique agricole de la Confédération est très protectionniste. Même si beaucoup de petites exploitations disparaissent dans le courant des années soixante, le monde paysan suisse reste protégé en comparaison du reste de l’Europe. La garantie des prix par la Confédération permet à des domaines ailleurs invivables de supporter la mécanisation. Le nombre d’individus employés par l’agriculture a cependant chuté pendant cette période, créant un sentiment général de « disparition » des paysans. Le besoin de main d’oeuvre diminuait en même temps que les domaines s’agrandissaient. Ce sont surtout les moyennes exploitations de plaine qui en ont profité, vivant ainsi leur âge d’or. Âge de certitudes aussi.
Pourtant le tournant des années quatre-vingt dix voit se modifier la politique agricole de la Confédération: l’agriculture suisse doit se mettre au pas du marché mondial et devenir concurrentielle. Cela signifie la fin de ses privilèges et à plus ou moins long terme la disparition d’un grand nombre d’exploitations de petite et moyenne envergure. Que vont devenir les agriculteurs de celles-ci: producteurs de nourriture, exploitants à temps partiel ou fonctionnaires ? Toute une génération de paysans, en particulier ceux qui viennent de reprendre l’exploitation de leurs parents, se trouve forcé d’inventer de nouvelles manières de travailler. De tenter d’autres approches de la profession

Le projet
Dans le petit village vaudois de Carrouge subsistent une dizaine d’agriculteurs. La plupart d’entre eux sont des jeunes qui ont récemment repris l’exploitation familiale. Amis de longue date, et au bénéfice d’une bonne formation professionnelle, ils sont déterminé à tout tenter pour préserver leur métier et leur mode de vie. Après des mois de réflexion, il leur est apparu que le seul moyen de s’en sortir à long terme passait par la solidarité et le regroupement des forces de travail. C’est alors qu’est née l’idée d’une étable communautaire. La mise en commun du bétail décharge chacun d’une partie de son travail quotidien, ce qui permet de consacrer plus de temps à la recherche d’autres revenus. La construction d’un bâtiment moderne et adapté aux exigences de la production intégrée (les bêtes ayant la possibilité de sortir à leur convenance et disposant de plus de place que dans des étables de petites tailles) permet d’éviter les investissements individuels dans des fermes souvent anciennes et exiguës. De plus, la rationalisation des outils de travail permet d’améliorer la qualité et la quantité de lait produit.

Les difficultés
Même si les six jeunes paysans se connaissent depuis longtemps, la mise en place d’un projet collectif n’est pas simple. Elle se heurte à toute une série d’habitudes qu’il faut combattre, de choses dont on ne parle habituellement pas. Il faut discuter pour une fois ouvertement des revenus des exploitations, mettre sur la table les anciennes brouilles et les conflits qui pourraient surgir, réfléchir au problème de la succession. Il faut surtout du temps pour tout mettre en place, pour s’assurer que rien ne sera laissé de côté, pour que personne ne se sente lésé. Chaque cas est mis dans la balance durant d’interminables discussions. En particulier, celui du plus jeune des six qui vient d’hériter du petit domaine de son grand-père et qui manque de moyens financiers pour investir une somme proportionnelle à celle des autres. Quelle solution vont-ils imaginer pour lui permettre de participer au projet, sachant que l’étable doit se construire sur un de ses terrains ?

Un changement révélateur !
Au fil des discussions les protagonistes se trouvent forcés de repenser leur place et les rapports qu’ils entretiennent au sein de la collectivité villageoise. La situation économique les oblige à remettre en question ce qu’ils ont appris et le mode de fonctionnement des exploitations de leurs parents. Cela produit dans certains cas des frictions avec ceux-ci, ou avec d’autres vieux du village qui voient dans ce projet collectif une forme de kolkhoze. Ils doivent ainsi montrer que le travail en commun est possible et même avantageux. Dans un monde jusque-là réputé pour son individualisme, la solution apparaît extrêmement novatrice.
Mais surtout ils doivent définir leur identité, réfléchir à leur place au sein de la société, place qui ne va plus de soi. Les débuts de la construction de l’étable coïncident avec la crise de la vache folle et ses conséquences désastreuses sur l’image de l’agriculture au sein de la population suisse. Le choix de privilégier le bétail les met dans l’embarras et les pousse à participer à la grande manifestation paysanne de l’automne 1996 à Berne, qui se termina dans la violence. L’impression de ne pas être compris prédomine.

Point de vue du réalisateur
Je veux donner avec ce film une vision différente du monde rural. Il me semble nécessaire en présentant des exploitations de plaine de faire descendre le paysan et ses vaches de la montagne où l’imagerie traditionnelle les situe. Mon intérêt principal réside dans la volonté de compréhension des changements culturels, de l’évolution des mentalités paysannes, du passage d’une conception individualiste du travail ( « le paysan est le seul maître chez lui » ) à une conception plus collectiviste. Il s’agit de saisir comment les paysans jouent avec les différentes images, les différents symboles que la société leur propose. En même temps, je cherche à transmettre l’aspect affectif de pareille transformation, puisque je viens du village où le film a été tourné et que les protagonistes sont mes amis d’enfance.
Le projet des paysans de Carrouge détonne dans le paysage classique de l’agriculture suisse. Mais au-delà de la démarche, il y a les hommes, et tous ces personnages ont des personnalités attachantes. Ils sont drôles, entiers, et ne se reconnaissent guère dans l’image du paysan borné, barbu et alpestre qui hante la mythologie de notre pays. Ils ont entre 28 et 37 ans et leurs préoccupations sont celles de la plupart des gens. Ils appartiennent à une génération charnière et sont conscients de leur responsabilité face au devenir de leurs enfants. Vont-ils être capable de négocier cette importante mutation sans perdre leur identité ? C’est là tout l’enjeu de cette expérience, et, à mon sens, du film qui en est le témoin.