Climage

CÉLINE PERNET, RÉALISATRICE

Je m’appelle Céline, j’ai 34 ans et je suis célibataire sans enfant. Je suis attirée par les hommes. Et ça arrive même que les hommes soient attirés par moi. Pourtant, j’ai dû rater le train qui emmène les princesses vers le combo vie de couple épanouie ; maison à la campagne ; bébé qui braille ; Renault espace dans le garage avant 30 ans. Je m’interroge aujourd’hui. Qu’est-ce qui a bien pu foirer pour que je ne sois tellement pas ce qu’on attendait de moi. J’étais un bébé qui ressemble à n’importe quel bébé en bonne santé. De ceux dont on n’arrive pas à discerner le sexe. Garçon ou fille, ce n’est pas très clair. Ma mère – elle – est tellement fière de mes oreilles. Elle insiste et m’en parle encore aujourd’hui. Des oreilles parfaitement symétriques, accrochées juste là où il fallait. J’aurais dû me douter que quelque chose ne tournait pas rond. Quand mes parents me promènent sur les quais de Rolle, les gens hésitent en se penchant sur ma poussette, ils soupirent puis finissent par complimenter mes belles oreilles pour ne pas faire de faux pas. Ils savent que ça fera plaisir à ma mère. Et puis c’est normal, tous les petits enfants se ressemblent madame. Elle finira bien par avoir l’air d’une petite fille. Les mois passent. L’enfant grandi. Quel beau garçon ! Sourire crispé de ma mère. J’ai 1 an et des poussières et voilà qu’on m’enfile ma première robe. Une robe avec des volants, de beaux rubans et un joli col blanc pour éviter les confusions. À deux ans, les gentilles dames de la Migros s’extasient. Quel beau petit bonhomme, il fera des ravages plus tard ! Heureusement, je suis née dans la décennie où les fabricants de jouet ont décidé d’inventer le rose pour les filles et le bleu pour les garçons. Il n’en faut pas plus pour que ma tête se couvre de tout un tas de barrettes et de nœuds qu’on essaie péniblement de faire tenir sur les quelques mèches qui se battent en duel au sommet de mon crâne. À trois ans, je suis assise dans l’arrière-boutique du bijoutier qui, armé de son pistolet, me colle un diamant dans chaque oreille. On va voir si je n’ai pas l’air d’une petite fille après ça. J’ai trois ans, des boucles d’oreille et de belles robes et toujours pas un poil sur le caillou.

J’ai trois ans et – y a rien à faire – j’ai toujours l’air d’un garçon.

A l’aube de mes 4 ans, je suis une véritable tyran des bacs à sable. Quand j’arrive à la place de jeu, les garçons les plus courageux s’écartent sur mon passage en hurlant. Je dépasse d’une bonne tête tous les jolis bambins de mon âge qui eux n’ont pas un orteil plus grand que l’autre. D’un simple froncement de sourcil, je fais place nette et m’accapare les lieux comme si c’était mon royaume et que j’en étais l’unique souveraine toute puissante. Le cheval à bascule est ma propriété, mon fidèle destrier. Autant dire que j’ai depuis longtemps oublié mes délicates oreilles, les jolis rubans et les nœuds dans les cheveux pour enfin entreprendre de conquérir le monde, le bandana au vent.

Moi je m’en fous d’être une fille, ce que je veux c’est courir sur les rochers, grimper sur les arbres, griller des saucisses à torse nu et arpenter le bitume avec mon tricycle rouge flambant neuf. Un jour, tu seras Présidente de la Suisse ma fille, me dit mon père. Présidente de la Suisse. Ça me laisse songeuse. Combien de cheval à bascule possède une Présidente de la Suisse ? Certainement assez pour tout un royaume.

Quand enfin mes cheveux atteignent la longueur règlementaire, on s’empresse de faire de moi une fillette toute équipée avec option baskets vernies et pull à paillettes. De celle qu’on plante devant Hélène et les garçons et qui reprend les tubes des Boys band à tue-tête en pyjama devant son miroir. L’assimilation est à son apogée quand, à l’école, je m’annonce pour jouer Blanche Neige dans la pièce de théâtre de fin d’année. La robe, le Prince, le baiser et tout le tralala, j’en rêve. Le destin – et la maîtresse – en décideront autrement. Je décroche le rôle d’un des sept nains. La pioche à la main et la barbe sur le menton. Malgré ce premier revers, je persiste à croire que le rôle de ma vie consiste à être une femme, une vraie. De celle qui se coulent dans leur féminité comme dans un bain de mauve senteur patchouli et qui maîtrise l’art délicat de la séduction avec panache et désinvolture. Les choses ne vont pas du tout se passer comme prévu. Ma destinée ce sera le club des nains bonnards et rigolards, les passions d’un soir et les grands questionnements existentiels. La barbe en moins et les seins en plus.

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus