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« La barque n’est pas pleine! »

Ce sont ces mots que prononce le conseiller fédéral Kurt Furgler lors de la conférence de presse qu’il donne à Berne le 5 novembre 1973 pour présenter la Sonderaktion: la veille, un DC-8 de Swissair, affrété par la Confédération, atterrit à Cointrin avec, à son bord, 108 exilés chiliens et latino-américains. Ils fuient le coup d’Etat du 11 septembre 1973 de la Junte militaire chilienne. Rappelant la célèbre métaphore de son prédécesseur Eduard Von Steiger « La barque est pleine » – utilisée pour légitimer la fermeture des frontières suisses en 1942 – Kurt Furgler tente habilement de justifier cette « action spéciale » (Sonderaktion) face à l’opinion publique. Il doit concilier une double pression: celle exercée par l’extrême droite, qui dénonce l’accueil de réfugiés chiliens, et celle d’une frange de la population, choquée par le coup d’Etat et préoccupée du sort des milliers de chiliens réprimés. Ce geste des autorités helvétiques – important en comparaison avec d’autres pays européens – ne suffit pourtant pas à calmer les critiques. Au contraire, la déclaration des autorités de n’admettre que 200 réfugiés chiliens suscite un tollé. Un bras de fer oppose alors entre 1973 et 1976 les autorités suisses et le mouvement Action places gratuites, vaste mouvement citoyen soutenu par une partie considérable de la population. Au final, 393 réfugiés chiliens trouvent refuge en Suisse grâce à Action places gratuites et 200 par la Sonderaktion du Conseil fédéral. Dans les années qui suivent, des prisonniers politiques chiliens trouvent aussi refuge en Suisse. La Junte chilienne cherche en effet à se débarrasser de certains prisonniers politiques en les condamnant à l’exil et des comités en Suisse font pression pour leur libération.

Après deux décennies marquées par l’accueil à bras ouverts de réfugiés hongrois (quelques 14’000) et tchécoslovaques (plus de 13’000) fuyant les régimes communistes de l’Est, l’épisode des réfugiés chiliens marque un tournant fondamental dans la politique d’asile suisse. Pour la première fois, le qualificatif de « faux réfugiés » est invoqué par les autorités pour tenter de restreindre la politique d’asile. Le manque de législation en la matière poussera par ailleurs la Suisse à se doter d’une première loi sur l’asile en 1981.

Vol vers la liberté

Suite au Golpe du 11 septembre, la Junte militaire proclame l’état de siège et instaure la loi martiale. Les droits démocratiques comme la liberté d’expression, de réunion et de la presse sont supprimés. La répression violente des militaires chiliens se déchaîne et s’étend à toute personne soupçonnée de sympathie pour le gouvernement élu démocratiquement de Salvador Allende. En deux jours, du 11 au 13 septembre, plus de 5300 personnes sont arrêtées suite aux descentes des forces armées et de la police dans les quartiers, les villages, les entreprises ou les universités. Des stades – à l’instar du fameux Estadio national – des écoles ou des centres de congrès sont réquisitionnés par les militaires pour les transformer en camps de concentration. Les opposants sont arrêtés, torturés, déportés ou exécutés. En dix-sept ans, le régime militaire du général Pinochet est responsable de la mort ou de la disparition d’au moins 2279 personnes; sur le million d’exilés durant cette période, plus de 40’000 sont des exilés politiques.

En réaction aux évènements chiliens, un vaste mouvement de solidarité se développe alors très rapidement à l’échelle internationale. La Suisse n’y échappe pas. Au lendemain du coup d’Etat, des manifestations rassemblent plusieurs centaines de personnes dans les villes de Suisse. Pour les divers secteurs de la gauche, l’expérience de l’Unité Populaire d’Allende est en effet porteuse d’espoirs et suscite la sympathie politique: la gauche parlementaire voit dans le Chili un exemple d’une transition pacifique, démocratique et dans la légalité vers le socialisme. Quant aux mouvements de la « nouvelle gauche » extra-parlementaire, issus de l’effervescence de 1968, ils soutiennent cette expérience anti-impérialiste. Des associations de soutien à la résistance chilienne – les « comités Allende » et les « comités Chili » – se créent dans de nombreuses villes de Suisse.

L’émotion provoquée par le coup d’Etat dans l’opinion publique – bien au delà des rangs de la seule gauche – contraste avec la retenue et l’immobilisme des autorités fédérales. La Suisse officielle voit en effet plutôt d’un bon œil la chute du gouvernement Allende. A Berne, comme au sein des milieux économiques suisses, la méfiance à l’égard d’Allende s’explique par la crainte d’une nationalisation des intérêts économiques suisses au Chili. A l’annonce du coup d’état, on aurait même sablé le champagne à l’ambassade suisse à Santiago… Or, dès les premières heures du coup d’Etat, des centaines de Chiliens s’adressent aux ambassades étrangères pour échapper aux militaires. S’ajoutent également les ressortissants latino-américaines (Brésiliens, Uruguayens ou Boliviens), pourchassés par leur propre régime militaire, et qui avaient trouvé refuge au Chili. La résistance armée des militants de gauche évoquée par la Junte pour justifier la répression n’est que fiction. Les autorités suisses restent pourtant impassibles. La presse, par l’intermédiaire de l’envoyé spécial du 24Heures, Jacques Pilet, accuse l’ambassadeur suisse Charles Masset d’avoir fermé les portes de l’ambassade et refusé l’asile à des personnes menacées. La polémique sur l’attitude restrictive de la Suisse envers les réfugiés chiliens enfle. Les pressions de la rue, de la presse, des églises, des organisations caritatives et des conseillers nationaux forcent l’administration à sortir de son immobilisme. Mis sous pression, le Conseil fédéral accepte donc le contingent des 200 réfugiés acheminés par « l’action spéciale », restant ainsi conforme à la « tradition humanitaire » du pays. Kurt Furgler, chef du Département fédéral de Justice et Police, et Hans Mumenthaler, chef de la nouvelle sous-division assistance et citoyenneté, cherchent toutefois à en rester là. Leurs craintes sont de deux ordres: d’une part, les autorités rechignent à accueillir des militants communistes chiliens ou latino-américains, qualifiés d' »extrémistes » dans la plupart des rapports. En pleine guerre froide, la « contagion rouge » est en effet une vive préoccupation des fonctionnaires fédéraux. Le Département de Justice et Police est tout spécialement vigilant dans le tri des réfugiés du contingent de l’action spéciale. D’autre part, la question des réfugiés chiliens éclate en plein débat public sur la surpopulation étrangère en Suisse. Furgler redoute qu’un accueil de réfugiés puisse peser sur l’issue de la second initiative Schwarzenbach « contre l’emprise étrangère et le surpeuplement de la Suisse », soumise en votation en octobre 1974 et finalement rejetée par 75% des votants.

Action places gratuites: de l’élan humanitaire à la désobéissance civile

Le quota des 200 réfugiés de l’action spéciale est jugé insuffisant par le mouvement de solidarité avec le Chili. Action places gratuites, mouvement citoyen qui se développe dans toute la Suisse, lance des appels à la population pour accueillir des persécutés chiliens. Plus de 3000 familles suisses, provenant de tous les milieux, se déclarent prêtes à héberger des réfugiés chiliens chez eux. Cet appel s’inspire de l’action « places libres » lancée en 1942 par le pasteur Paul Vogt visant à accueillir des réfugiés internés en Suisse chez des particuliers. Action places gratuites est né de la convergence entre l’abbé d’origine bâloise Cornelius Koch et le groupe « Les Amis de la République du Chili », créé début 1973 par des jeunes de la communauté Longo Maï à Bâle. Le caractère humanitaire de l’action et l’effort de ses promoteurs permet de recueillir des soutiens et des adhésions bien au-delà de la gauche. Au Tessin, suite à une motion, les parlementaires du Grand Conseil renoncent à leurs jetons de présence et le Conseil d’Etat met à disposition une somme de 10’000 francs pour le mouvement d’aide aux réfugiés chiliens. Action places gratuites utilise cet argent pour faire venir des opposants chiliens qui jusqu’alors n’avaient pas besoin de visa pour entrer en Suisse. Le 23 février 1974, un premier groupe de cinq Chiliens arrivent de Santiago par le vol hebdomadaire de Swissair. Cela va être le début d’un bras de fer terrible entre les autorités fédérales et Action places gratuites. Mis devant le « fait accompli », le Conseil fédéral décide le 26 février 1974 l’introduction d’un visa pour les ressortissants chiliens. Le pasteur Guido Rivoir, qui succède à l’abbé Koch dans le mouvement, parvient à faire entrer clandestinement les réfugiés chiliens. Le pasteur tessinois achète auprès de son neveu, agent de voyage à Turin, des billets d’avion Buenos Aires – Milan puis organise l’entrée clandestine des réfugiés par le Tessin. Action places gratuites contourne ainsi l’obligation du visa. Entre 1974 et 1975 le conseiller fédéral Furgler et le pasteur Rivoir se voient ou s’écrivent régulièrement sans arriver à trouver un accord permettant d’accueillir plus de réfugiés. M. Furgler tente de discréditer le mouvement aux yeux de la presse, sans succès. En 1976, financièrement exsangue et soumis aux pressions politiques, le mouvement Action places gratuites met fin à son action. Cette « solidarité d’en bas », quasi unique en Suisse, aura permis d’aider plus de 2’000 personnes à quitter le Chili et à venir en Suisse.

40 ans après

Pour les Chiliens réfugiés en Suisse, le voyage transatlantique vers la Suisse marque le début d’un long exil. Comment se sont-ils intégrés dans leur nouveau pays d’accueil ? Soumis à l’interdiction de faire de la politique à leur arrivée en Suisse, systématiquement fichés par la police, les Chiliens nouent toutefois des relations avec les réseaux actifs en Suisse et poursuivent d’ici la dénonciation de la Junte chilienne. Les délicates questions de l’exil comme du possible retour au Chili hantent toutefois leurs esprits. Avec les années, les exilés chiliens comprennent qu’ils ne sont pas « en transit » et font souche. Les nombreuses manifestations culturelles organisées par leur communauté témoignent de leur ancrage dans notre quotidien. Beaucoup de ces exilés se sont définitivement installés en Suisse. Au début des années 1990 pourtant, lors de la « transition démocratique » du pays, quelques centaines de Chiliens tentent néanmoins le retour au pays. Pour certaines familles, ce dernier se déroule plus mal que prévu, notamment pour les « secondos », ces enfants ayant vécu leur jeunesse et fait leur scolarité en Suisse, qui vivent ce retour comme une déchirure.

Les enfants des Chiliens exilés en Suisse redécouvrent leur histoire en 1998. Augusto Pinochet, retraité et sénateur à vie, est arrêté à Londres à la suite d’une plainte internationale déposée en Espagne. Mis en résidence surveillée, il est libéré pour raisons de santé en mars 2000 et retourne au Chili où il meurt en 2006, avant que les procédures judiciaires engagées contre lui n’aient abouti. Pour les exilés, le travail de justice et de mémoire se poursuit jusqu’à aujourd’hui.