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LES REQUÉRANTS

Érythréens, Irakiens, Kurdes, Afghans, Roms, Libanais, Palestiniens, Géorgiens, Colombiens, Togolais, Kosovars, Sénégalais, Serbes… Ils sont plus de 200 millions d’êtres humains à errer dans le monde, en quête d’un refuge. Ils fuient la guerre, la dictature, les persécutions, les déséquilibres climatiques ou simplement la misère et l’absence d’avenir. Beaucoup cherchent à s’établir en Occident, là où se trouvent la paix, la sécurité et la prospérité.

Une humanité à la dérive

Une législation toujours plus restrictive, en Suisse comme en Europe, tente de retenir et d’expulser manu militari ces hôtes indésirables. Des nouvelles lois qui risquent d’être autant xénophobes qu’inutiles parce que ce flux n’est pas près de s’arrêter. Au contraire, jamais comme de nos jours, ces migrants ont voulu accéder à l’Eldorado européen avec autant de conviction et de force puisées dans le désespoir.

Qu’ils soient universitaires ou analphabètes, la plupart de ces exilés parcourent la planète dans la clandestinité, dans des conditions difficilement imaginables pour celui qui, en quatre clics de souris, organise ses vacances à Sharm El Sheik.

Seuls avec un sac en plastique pour tout bagage ou en famille, une dizaine de milliers d’entre eux parviennent à gagner la petite Suisse, au cœur de l’Europe. Les regards vides, les traits tirés, c’est une humanité à la dérive qui s’échoue dans les locaux aseptisés de l’Office fédéral des migrations. Ils demandent l’asile souvent sans comprendre ce qui leur arrive et ce qu’ils s’apprêtent à vivre. Pour ces non-Européens, c’est la seule possibilité, hormis le mariage, de s’établir légalement dans notre pays.

Jour après jour, la carte des souffrances du monde étend ses couleurs dans les Centres d’enregistrement et de procédure. Ici, pour les prochains deux mois, entre un passé douloureux et un avenir incertain, ils auront un lit, trois repas par jour, des soins médicaux et de l’argent de poche.

Dans ces lieux de transit austère, les réfugiés se regroupent par ethnies et se tiennent à distance les uns les autres. Dans cette cour des miracles, soumis à une oisiveté forcée, chacun se toise en silence et attend que la Confédération décide de son sort.

Fahad, requérant d’asile irakien

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Menacé de mort dans son pays, l’Irak, Fahad a fui vers l’Europe. Il erre maintenant depuis presque deux ans, balloté d’un pays à l’autre en quête d’asile. En Suisse, une première demande d’asile lui est refusée et il est renvoyé de force vers la Suède, pays responsable de sa demande d’asile en vertu des accords de Dublin. La Suède lui annonçant par la suite un renvoi imminent vers l’Irak, Fahad revient en Suisse se réfugier. Malgré ces faits nouveaux, la Suisse le renvoie de force en Suède en avril 2009.

Un parcours à travers l’Europe
Fahad est un jeune homme de vingt ans qui étudie la physique à l’université de Bagdad. Comme beaucoup de ses compatriotes, il est placé devant un choix difficile: soit il travaille pour les milices islamiques, soit pour les Américains. Il travaillera comme traducteur pour l’armée américaine pendant près de trois ans. Son travail consiste à traduire des interrogatoires de prisonniers dans des postes de police, aux barrages des routes principales ou durant des perquisitions. Il change régulièrement de surnom et travaille à visage couvert.

Fahad s’expose au danger à chaque fois qu’il se rend sur son lieu de travail et qu’il en sort. Il prend beaucoup de précautions dans sa vie quotidienne pour ne pas se faire identifier comme traducteur. Etant donné qu’il parle l’anglais et qu’il est souvent absent des cours, il est soupçonné de travailler pour les Américains, sans que manifestement cela puisse être prouvé.

Il commence à recevoir des appels et des lettres de menace. Il est kidnappé par des milices de l’armée de Mehdi. Relâché in extremis, il quitte l’Irak, sa famille, sur le champ. Il sait que les Américains ne lui offrirons aucune protection. Quelques jours après, les miliciens envoient des lettres de menaces à son domicile familial. Depuis son départ, sa famille a reçu des visites de miliciens venus proférer directement des menaces de mort. Aujourd’hui encore, sa famille est contactée régulièrement par les milices pour savoir où est Fahad.

Selon une circulaire interne d’Amnesty International, les interprètes ayant travaillé pour l’armée américaine sont fortement menacés de violations des droits humains et risquent leur vie. Selon le département américain du travail, 199 traducteurs, ont été tués en Irak jusqu’en août 2006 et 491 interprètes blessés. Si plusieurs d’entre eux sont morts au combat, de nombreux autres ont été assassinés pour avoir collaboré avec les Américains.

Depuis la Syrie Fahad se rend illégalement en Turquie. Il manque de se noyer en gagnant la Grèce sur une embarcation de fortune. Arrêté par la police grecque, qui prend ses empreintes dactyloscopiques, il est détenu pendant 21 jours pour séjour illégal dans des conditions très dures puis relâché avec injonction de quitter le pays. Porte d’entrée de l’Europe, la Grèce cherche par tous les moyens à limiter le nombre de demandes d’asile à sa charge.

Il continue son voyage en direction de la Suède où se trouvent de nombreux réfugiés irakiens et dépose une demande d’asile. En application du règlement européen Dublin II, les autorités suédoises n’entrent pas en matière sur la demande d’asile de Fahad et lui annoncent son renvoi imminent vers la Grèce, le premier pays européen où il a été enregistré auprès d’autorités compétentes. Pourtant, concernant la Grèce, le HCR a souligné dans un rapport daté de 2008 qu’elle ne respecte pas le droit d’asile: elle n’a reconnu aucun requérant d’asile irakien et en a renvoyé plusieurs arbitrairement en Irak. Fahad a donc peur de retourner en Grèce.

Fahad s’enfuit à nouveau et gagne la Suisse, où il dépose une demande l’asile. Il joint à sa demande plusieurs preuves irréfutables tels que sa carte professionnelle de traducteur, un laissez-passer pour entrer sur une base militaire américaine ou des lettres de menaces.

En 2008, l’Office fédéral des migrations (ODM) décide de ne pas entrer en matière sur la demande d’asile de Fahad en vertu de l’article 34 LAsi, selon un accord avec la communauté européenne qui reproduit avant l’heure la logique des accords de Dublin. Il doit donc être renvoyé vers la Suède.

Pour la Suisse, la Suède et la Grèce, sont des pays tiers « sûrs ». Comme Fahad refuse de monter dans l’avion, il est mis en détention administrative à la prison de Frambois à Genève pendant près de trois mois. Il est renvoyé de force en juillet 2008.

Une année auparavant, la Suède a conclu des accords avec l’Irak (avril 2007) pour rendre les renvois forcés possibles malgré la situation de violence généralisée qui persiste dans ce pays. Depuis l’entrée en vigueur de ces accords, et bien que le nombre de demande d’asile d’Irakiens ait doublé, les réponses positives ont diminué de moitié. D’après le document “Facts and Figures 2006” publié par les autorités suédoises en 2006, le nombre des demandes était de 8’951 et les réponses positives de 7’245, soit environ 81%. En 2008, le nombre de demandes était de 13’758 et les réponses positives de 3’946, soit environ 28%.

En janvier 2009, les autorités suédoises rendent une décision négative. Fahad va être renvoyé en Irak. Craignant pour sa vie en cas de retour en Irak, Fahad fuit la Suède, traverse l’Europe et retourne au Centre d’enregistrement et de procédure de Vallorbe où il dépose une deuxième demande d’asile.

L’Office fédéral des migrations rend à nouveau une décision de non-entrée en matière selon les accords de Dublin et prononce le renvoi de Fahad en Suède, en connaissance des risques réels de renvoi vers l’Irak. Malgré un recours au Tribunal administratif fédéral, malgré une large mobilisation de nombreux citoyens et d’organisations de défense des droits de l’homme, Fahad est renvoyé en Suède, de force, pour la deuxième fois.

Un recours a pu être déposé contre la décision suédoise. Malgré un dossier extrêmement solide, l’avocat suédois de Fahad lui a bien expliqué que la politique suédoise actuelle est de renvoyer les Irakiens en Irak et que le taux d’acceptation des recours était minime. Fahad attend toujours dans l’angoisse, la décision du Tribunal.

A relever qu’un de ses proches compatriotes, traducteur pour l’armée américaine, ayant fui également en Europe a été lui renvoyé à Bagdad récemment. A son arrivée, il a été kidnappé, puis emprisonné et torturé.

SEUL AVEC LA LOI ET SA CONSCIENCE

Les auditeurs sont des fonctionnaires fédéraux chargés par l’ODM de conduire les auditions permettant d’évaluer une demande d’asile. Ces auditions représentent le moment-clé de toute la procédure, car c’est sur la base des déclarations du requérant et de l’analyse de l’auditeur que se prendra la décision : non-entrée en matière (NEM) = 24h pour quitter le territoire ; admission provisoire = 12 mois en Suisse ; réfugié = protection à vie.

Le requérant doit se présenter à deux auditions. La première vise à vérifier son identité et les motifs de la demande sont traités sommairement. La deuxième vise à approfondir et éclaircir ses motifs. Les déclarations du requérant constituent l’élément crucial de la procédure d’asile. La preuve n’est pas exigée, mais le récit doit être crédible: l’auditeur doit certifier la vraisemblance et non pas trouver la vérité. Ces auditions ne sont pas simples à mener car, même au bénéfice d’une solide expérience, l’auditeur est souvent confronté à la souffrance et au désespoir. Mais il doit aussi rester vigilant et débusquer les histoires inventées de toutes pièces, qui sont évidemment légion. Il dispose à cet effet des services de l’importante centrale logistique de l’ODM, avec fichiers, expertises linguistiques, analyse des structures osseuses et même missions d’enquête au pays du requérant ainsi que les indices que les Securitas ont trouvés sur le requérant lors de son enregistrement.

L’auditeur est seul avec la loi et avec sa conscience quand il prend une décision d’asile. Il lui appartient ensuite de la rédiger et de l’annoncer de vive voix à l’intéressé. Moins d’un pour cent des requérants obtient le statut de réfugié à Vallorbe.

UN TÉMOIN ESSENTIEL

Au début de la procédure, les requérants d’asile sont interrogés sur leurs motifs de fuite par des fonctionnaires de l’Office fédéral des migrations (ODM). Ces clarifications servent de base pour la décision de l’ODM relative à leur demande. La loi sur l’asile prévoit que ces auditions se déroulent (à quelques exceptions près) en présence d’un(e) représentante(e) d’une œuvre d’entraide (ROE). Le travail des quatre œuvres d’entraide reconnues est coordonné par l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés OSAR. L’OSAR est en outre compétente pour la formation de base ou continue des ROE et procure aux œuvres d’entraide des informations sur le contexte général.

Les représentants des œuvres d’entraide jouent un rôle d’observateurs neutres durant les auditions. Ils peuvent demander, pendant l’audition principale, que des questions spécifiques soient posées aux requérants, formuler des objections ou encore solliciter une seconde audition ou d’autres éclaircissements. Le but est de garantir que l’audition s’est déroulée dans un climat serein et conforme à la procédure et que les requérants aient eu la possibilité d’exposer pleinement leurs motifs d’asile. Sans être leurs représentants juridiques, ils garantissent le déroulement équitable de la procédure.

En plus du ROE, les auditions se déroulent avec la participation des personnes suivantes: une personne de l’ODM, qui mène l’audition, un interprète et un procès-verbaliste. Le requérant d’asile peut s’y rendre avec un représentant juridique ou un accompagnateur. Tout mineur non accompagné (MNA) se voit attribuer en vue de la procédure d’asile un tuteur, un curateur ou tout au moins une personne de confiance familière du droit, qui prend part à l’audition.

Pendant l’audition, les requérants d’asile doivent évoquer en détail les motifs de leur demande d’asile. Les moyens de preuve (convocations par la police, jugements de tribunaux, certificats médicaux, photos, articles de presse, etc.) doivent être remis aux autorités. La personne qui mène l’audition pose des questions pour approfondir certains points ou pour dissiper les malentendus. Les déclarations des requérants d’asile sont consignées dans un procès-verbal. Le requérant doit ensuite approuver le procès-verbal en y apposant sa signature. Les ROE confirment aussi leur participation à l’audition. Toutes les personnes présentes à l’audition ont l’obligation de garder le secret à l’égard de tiers. Rien de ce que disent les requérants ne peut ainsi être communiqué aux autorités du pays de provenance.

Francine, représentante des oeuvres d’entraide

“J’ai 53 ans et je vis à la Vallée de Joux dans un petit coin de paradis. Avant, je faisais des ménages pour arrondir les fins de mois. Une copine m’a dit que l’Entraide Protestante Suisse (EPER) engageait, contre rémunération, des gens pour assister aux auditions. Je m’étais toujours intéressée aux réfugiés et aux autres cultures, mais j’avais des soucis par rapport aux notions juridiques. Je n’avais jamais ouvert un bouquin là-dessus !

J’ai reçu une formation de base, des rudiments sur la loi sur l’asile, et hop, sur le terrain ! Alors, c’était une femme violée par un groupe d’hommes et qui a vu ses enfants mourir. Ou un Africain qui a vu toute sa famille se faire découper par des rebelles. Donc parfois, c’est dur, on sort et on est un peu marqué. Je dois dire que quand j’ai commencé, je ne m’attendais pas à ça ! Je ne pensais pas que ça pouvait être si dur!

J’apprécie quand un auditeur dit au début de l’audition : « Je vous souhaite la bienvenue chez nous, mettez-vous à l’aise.” J’aime beaucoup cette entrée en matière et je le lui dis. Ça détend l’atmosphère car beaucoup de requérants croient qu’on est des policiers et qu’ils vont subir un interrogatoire serré. Si on peut être un peu humain, la personne aura plus de facilité à parler de ce qui l’amène par chez nous.

Mon rôle, c’est avant tout d’observer l’audition, de savoir si le requérant est à l’aise, si l’auditeur ne lui met pas trop la pression, s’il ne lui fait pas dire des trucs qu’il n’avait pas envie de dire. Je peux intervenir, mais il faut être très diplomate et prendre des pincettes ! Pendant une pause, quand le requérant n’est pas là, j’essaie de parler avec l’auditeur. Mais il ne faut pas le vexer, parce que sinon, c’est foutu. 

Je peux être en désaccord avec un auditeur si j’ai l’impression qu’il y a dans un récit, parmi pas mal de mensonges, quelque chose à relever, des indices de persécution, par exemple. Je lui dis de ne pas passer à côté. L’essentiel est de prendre un moment à part pour en parler calmement. On a aussi un rôle d’apaisement s’il y a un conflit qui surgit entre l’auditeur et le requérant ou avec le traducteur. C’est vrai que ce n’est pas toujours évident.

Parfois quand le requérant a été torturé, qu’il nous montre ses séquelles, je me dis: « Purée, on est des privilégiés… ». Mais quand je sens qu’il a de la peine à en parler parce qu’il est encore sous le choc, qu’il craque et qu’il se met à pleurer, alors il faut prendre un moment, aller chercher un verre d’eau. C’est là que notre rôle est très important. On a cette possibilité d’apaisement, de mettre une main sur l’épaule, échanger un regard pour qu’il comprenne qu’on est là avec lui.

Je me promène dans la nature et je respire un bon coup. Quelque part, il y a comme une culpabilité. C’est arrivé à lui, pas à moi. On est vraiment des chanceux. La situation de l’asile s’est vraiment durcie. Avant, on avait une clause de la loi qui disait: « en cas de détresse profonde ». Ça pouvait être un requérant traumatisé par la perte de sa famille, un viol ou la torture. Bien des personnes qui viennent demander l’asile n’en peuvent plus, ont besoin de soin, d’un permis provisoire pour souffler un peu et voir autre chose. Elles veulent qu’on les respecte et qu’on ne les juge pas. Cette clause n’existe plus et c’est bien dommage.”

Des psychologues qui nettoient les toilettes

Les assistants ORS assument une grande partie des tâches quotidiennes d’entretien et de repas mais font aussi office de traducteurs occasionnels, d’infirmiers de fortune et d’assistants sociaux à bon compte. Sans vraiment connaître la procédure d’asile et le contenu des dispositions légales, ils accompagnent et partagent la quotidienneté des requérants durant tout leur séjour au Centre. Les assistants se retrouvent ainsi régulièrement dans la position inconfortable de tampon entre l’administration de l’ODM et les réfugiés.

Leur travail est difficile, parfois épuisant car chaque journée apporte son lot d’émotions et d’imprévus. Constamment sollicités, toujours sous pression, ils doivent la plupart du temps bricoler des solutions de dépannage. Personne n’a de tâche spécifique et chacun fait, au hasard de sa planification, la consultation médicale, le nettoyage des chambres ou la cuisine.

La plupart des assistants sont des étrangers, des frontaliers ou des baroudeurs ayant vécu à l’étranger. Sans formation particulière, ils ont été choisis pour leur polyvalence, la maîtrise de langues étrangères et leur sens du contact humain. À les entendre, leur relation avec les requérants est d’une intensité peu commune. Ces «serpillothérapeutes», comme se définit ironiquement l’un deux, même s’ils oscillent en permanence entre suspicion et compassion, accomplissent leur tâche avec conviction. Conscients du caractère particulier de leur fonction, ils qualifient volontiers leur travail d’« humanitaire ».

Monsieur Pierre-Alain, chef de l’assistance

J’ai fait des études de droit et je suis criminologue. Je suis aussi municipal de police dans une petite commune. Avant de venir ici, j’étais responsable de la sécurité d’une grande entreprise, mais je n’étais plus très motivé. Quand j’ai annoncé à ma mère que j’avais postulé pour ce poste, elle a éclaté de rire ! Je suis plutôt très à droite en ce qui concerne l’immigration et je ne soutiens pas vraiment la cause de l’asile. Pour moi, le requérant, de par mon expérience avec la police, je le vois plutôt comme un criminel. Moi-même, je suis encore étonné de travailler ici.

J’ai commencé il y a un mois et j’ai fait le tour de tous les CEP de Suisse. Ma première impression est de constater que ce que certains partis et médias avancent, sur la question des abus en matière d’asile, n’est pas si faux. L’immigration engendre des problèmes. Ceux qui auraient vraiment besoin de l’asile n’ont pas les moyens de venir chez nous alors que ceux qui sont ici ne nécessitent pas de protection. Ils savent qu’ils ont très peu de chance d’obtenir l’asile, c’est juste un moyen de se loger et de manger à bon compte. On voit avec l’hiver qui approche que les demandes augmentent. On a des personnes qui cherchent à profiter de notre système. Il vaudrait mieux les aider chez eux plutôt que leur donner l’illusion d’une vie ici.

J’ai quand même envie de bien faire mon travail ici. Le problème, c’est que le requérant est totalement déresponsabilisé. C’est un vrai gamin qui s’ennuie et fait des conneries. J’ai envie de mettre en place des activités comme du sport ou une participation plus active aux tâches de la maison. Je veux créer des ateliers pour les enfants et même leur faire découvrir la région. Ces occupations vont les rendre utiles et responsables. Ils se sentiront valorisés et exister au sein d’une communauté. Je veux aussi proposer à Vallorbe d’engager des requérants pour des travaux d’utilité publique. Ça ne pourrait qu’améliorer le rapport très tendu entre ses habitants et le Centre. J’aime bien la discipline militaire et j’ai envie d’appliquer cette même rigueur à mes collaborateurs pour mettre en place ce projet.

Je suis né en Suisse, mais je suis un fils d’immigré italien. Mon grand-père était un saisonnier qui vivait dans un baraquement. Mais je me sens plus Suisse qu’Italien. Les Italiens sont venus en Suisse pour travailler et non pour demander l’asile. De plus, ces immigrés se sont vite intégrés car ils partageaient une culture très proche des Suisses. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ici, quand un couple fait des courses, c’est l’homme qui porte les commissions. Pour d’autres, c’est l’inverse. Et ici, ça choque.”

Madame Estrella, assistante

“En août, ça va faire trois ans que je travaille au Centre. Je suis une ancienne, j’ai de l’expérience. Des fois, c’est dur, trop dur d’être ici. Au début, j’étais trop «Mère Teresa». Je rentrais à la maison, j’avais la tête qui allait éclater. Mes collègues me disaient que je donnais trop aux requérants. Mais les pauvres, eux aussi ils me donnent beaucoup. Si j’avais pu les aider tous, je l’aurais fait. Puis, petit à petit, tu apprends à reconnaître ceux qui veulent profiter. On s’endurcit pour se protéger. Mais j’ai toujours de la place pour celui qui est vraiment seul et malheureux.

Je suis une Étrangère. Je suis arrivée en Suisse en 1991. Je n’ai aucune formation et j’ai travaillé en usine pendant 14 ans. Je n’aime pas être enfermée, j’aime bien bouger, parler. J’adore le contact avec les gens et c’est ce qui me plait dans le Centre. On rencontre des gens merveilleux. Ils te disent que c’est dur. Quelque part, je les comprends parce que c’était aussi dur pour moi quand je suis arrivée en Suisse. Je ne connaissais pas la langue. Quand je sortais, j’avais l’impression que tout le monde me regardait de travers. C’est aussi très difficile pour les requérants dans ce pays. C’est peut-être ce qui me touche chez eux.

Tous mes parents sont au Portugal. Je suis divorcée et je n’ai plus que mes deux enfants. Au Centre, c’est une famille qui change, mais on s’adapte vite à chaque nouvelle personne qui arrive. On lui donne ce qu’on peut. Des fois, ça fait mal au coeur parce que je m’attache plus à certaines personnes. Au moment du départ, ça fait un petit quelque chose. Mais avec le temps, on s’y fait. On sait que quand l’un part, un autre arrive et on va faire connaissance. C’est le mystère de connaître toujours quelqu’un de nouveau.

Je pourrais me marier trois fois par semaine ! Il y en a toujours un qui me fait des déclarations d’amour. Mais au fur et à mesure, on s’affirme, on arrive mieux à dire non quand il le faut. Au début, je n’arrivais pas à me faire respecter. Maintenant, je sais dire non et s’ils insistent, je trouve une explication pour les convaincre.

Les Africains sont très exigeants sur la coupe des habits et refusent souvent ce qu’on leur propose pour les dépanner. Ils se plaignent, mais ils ne savent pas que qu’à l’extérieur du Centre, ce sera encore plus dur et difficile pour eux. Ici, on leur donne vraiment tout. Je reconnais un bon d’un mauvais requérant à manière dont il se comporte au vestiaire. Celui qui n’a vraiment rien, il va être heureux et te remercier pour les habits que tu lui donnes. Alors que l’autre, il va regarder si c’est une veste de marque et la refuser si ce n’est pas le cas.

Je pense que ce que je fais est important parce je rends service aux gens. Même le nettoyage des chambres, c’est important. C’est important qu’ils vivent dans un milieu propre. Ce n’est pas difficile pour moi de faire ce travail, c’est un plaisir. Je ne pose jamais de questions. Je parle de la pluie et du beau temps, mais je ne pose pas de questions sur leur passé. J’évite les sujets politiques ou sur les nationalités. Tout ça, c’est à côté que ça se passe, chez les auditeurs.”

À la recherche de l’équilibre

Les agents de sécurité sont le premier contact avec le Centre. Personne ne franchit sa porte sans s’être annoncé à leur petit guichet blindé. C’est aux agents de sécurité qu’incombe aussi la tâche de l’enregistrement de tout nouveau requérant, ainsi que la recherche du moindre indice sur sa vie, sa provenance ou son voyage qui pourrait aider l’auditeur à prendre sa décision. Les agents de sécurité filtrent tout ce qui entre dans le bâtiment. Ils fouillent le requérant après chaque sortie et confisquent ou consignent tout matériel interdit : appareils photo et téléphones portables, coupe-ongles ou stylos, nourriture et boissons et évidemment armes ou stupéfiants.

À l’intérieur du Centre, où ils assurent la sécurité 24/24h, quasi toute activité se déroule sous l’œil vigilant d’un agent. Son rôle consiste à faire respecter l’ordre et la discipline. Tâche délicate qu’il réalise sous les ordres de son chef, un gradé expérimenté qui favorise la médiation. Sa philosophie peut se résumer en une formule : la perpétuelle recherche de l’équilibre entre la force et la communication. Car la situation est délicate : l’agent de sécurité ne peut ni faire ami-ami avec les requérants, ni imposer son pouvoir trop brutalement. Soit il risque de se faire « bouffer », soit il risque de susciter colère et résistance. D’autant plus que les tensions sont fréquentes et les gens à bout de nerfs.

Malgré les efforts pour que règnent la concorde et la paix civile, la violence est toujours latente. Mais en tant qu’agents de sécurité privés, leur pouvoir est limité. En dehors du Centre, l’intervention de la gendarmerie s’impose.

Monsieur Claude, responsable des agents de sécurité

“Ici, je suis en vacances toute l’année. Avec toutes ces populations, c’est un microcosme à l’intérieur de mon village. J’ai une autre vie, une autre façon de voir les choses. Et ce que j’apprends ici, ça me sert à la maison. Quand mon gamin veut des Nikes à deux cents balles, je lui raconte les enfants qui viennent ici en plein hiver avec des tongs et rien sur le dos.

J’habite à Vallorbe. Au début, on me prenait à partie. Je leur ai dit qu’avant de juger, il fallait venir visiter le Centre. Ici, on n’a pas que des criminels. On en a un peu, mais il ne faut pas faire d’amalgame. Quand ils disent « requérant », ils ont tout dit. Ils sont racistes comme ce n’est pas permis. Le syndic a un discours très ferme : il veut fermer le Centre. Il s’en fout de savoir que ça fait vivre des magasins et des artisans dans la région. Les 200 requérants amènent pas mal d’argent dans le village.

Il faut aimer les gens pour pouvoir travailler ici. Celui qui est raciste, et on a eu des agents qui étaient racistes, il ne fait pas long ici. Soit il part de lui-même, soit je le fous dehors. On en a eu un dernièrement. À chaque fouille, c’était la bagarre assurée.

Avant, je travaillais dans une prison. Ici, c’est mieux. Les contacts sont plus enrichissants. Bon des fois, ce côté humain m’emmerde parce que je n’arrive pas toujours à régler les situations. Pour moi, régler un conflit, ce n’est pas sortir quelqu’un par la force. Je n’aime pas la violence.

Quand il y a une bagarre entre deux personnes, je leur demande de m’accompagner dehors. Je les sépare, je fume une cigarette et je discute. Je fais la même chose avec l’autre et après j’essaie de les mettre en confrontation. Ça marche presque toujours.

C’est ma façon de voir les choses et c’est ce que j’impose à mes collègues. Ça ne veut pas dire qu’on n’intervient pas physiquement, mais on intervient rarement. Mais quand il faut, on le fait. On doit pouvoir s’imposer. C’est un rapport de force. Il faut montrer dès le début au requérant que ce n’est pas lui qui commande ici, mais nous. Et après, tout se détend.

Ici, on a un concentré de vie. Quand tu es dehors, il te faudrait une année pour vivre ce qui se passe ici en une journée. On est comme dans un film. J’ai des conflits que je n’ai pas à l’extérieur, mais je vis aussi des belles histoires. Il n’y a pas si longtemps, il y en a un qui a voulu se mettre sur les rails de chemin de fer qui sont juste en haut. On a discuté une heure et il est resté au Centre. Si on arrive à convaincre un désespéré de se raccrocher encore à quelque chose, c’est une satisfaction personnelle.

Depuis les dernières votations, c’est beaucoup plus dur à vivre dans le Centre. Les requérants restent ici 60 jours, et il y a beaucoup de tension. Pour eux et pour nous. Ce qui est nouveau, c’est les bagarres générales, des explosions en fait. Avant, c’était très rare. Des échauffourées entre deux ethnies, mais pas grand-chose. Maintenant, on voit des bagarres générales dans tous les Centres en Suisse. C’est une façon de sortir la pression que le requérant ressent. On le sent tout de suite. C’est tendu, les gens se regardent différemment. Tout le monde est aux aguets, l’ambiance est tendue.”

Monsieur Sébastien, agent de sécurité

« Je voulais faire militaire professionnel. Mais il y a eu « Armée XXI »  et j’ai préféré quitté l’armée et je me suis inscrit à l’école de police et à Securitas. C’est Securitas qui m’a répondu en premier.

J’ai commencé par des rondes, mais j’en ai eu vite marre parce qu’il n’y avait jamais d’action. Bon, je faisais les matchs de foot. Mais un par semaine, c’est pas beaucoup. Moi, j’aime l’imprévu. Plus c’est dur, plus ça me plait. Gérer des situations conflictuelles me donne de l’expérience. Je ne les stimule pas, mais quand ça part en bagarre, je suis là ! Avant de venir au Centre, à part les conflits verbaux, je ne connaissais rien. Ici, j’ai appris à connaître mes limites.

Avant, c’était les agents de sécurité qui s’occupaient de la mise en chambre. On pratiquait la stratégie de la séparation pour éviter que deux potes arrivés ensemble soient dans la même chambre. Si t’en mets un au troisième et un au quatrième, on casse le groupe et on évite qu’ils posent problèmes. Un requérant seul va rarement foutre la merde. Tandis qu’à 2 ou 3, ils se prennent pour des rois, ils veulent te montrer qu’ils sont plus forts que toi. Tu leur demandes leur papier et eux te répondent : « Non, je te ne donne pas mon papier! » Ce sont des rebelles.

Si un requérant a besoin de se vider, ok, il peut parler. Ils viennent souvent vers nous et ils discutent, discutent, discutent. Le problème, c’est que le lendemain, ils pensent que la distance est cassée et qu’on est copains! Mais non, nous on est là pour travailler et on se doit le respect . »

C’est un Centre d’enregistrement, on fait des fouilles. Ça a l’air sympa comme travail, mais on ne se rend pas compte, ça peut vite partir en couilles. Chaque fois que je fouille une personne, je pense à l’extrême. Je ne veux pas dire qu’il est coupable, mais dans ma tête je me dis : « Mmm… attention ! » Admettons qu’il a caché un couteau dans sa chaussette et que je tombe dessus. Il va essayer de le reprendre et me le planter. Ça peut arriver ce soir, demain, cette nuit. C’est ça que j’aime bien dans ce boulot, c’est que ça peut arriver n’importe quand. On est une cible, on a l’uniforme, donc on est les premiers visés. »

Une rare lueur d’espoir

Quatre aumôniers, catholiques et protestants, se relaient au CEP. Leur liberté de mouvement se limite à une petite partie du bâtiment. Ils n’ont pas l’autorisation d’aller dans les dortoirs, même si une personne est alitée.

Bien que la moitié des requérants soit musulmane, cette présence chrétienne est souvent une des rares lueurs d’espoir pour des personnes désemparées et angoissées par l’incertitude de leur avenir. Au début, les aumôniers ont souvent essayé de signaler à la direction du CEP des cas particulièrement graves. «Ce n’est pas votre problème», leur a-t-on répondu.

Sans rendez-vous, l’aumônier dit offrir une écoute patiente, respectueuse et confidentielle. Il sait combien les requérants en détresse ont besoin de parler. Il les prépare à leur audition et met à leur disposition une brochure expliquant la procédure et les lois sur l’asile. Il doit souvent soutenir et réconforter ceux qui viennent de recevoir une réponse négative. Il sert alors d’intermédiaire avec les œuvres d’entraide, les associations de sans-papiers ou le Service d’Aide Juridique aux Exilé-e-s (SAJE). De leur point de vue, les aumôniers ne sont que très moyennement appréciés par l’ODM, qui n’hésite pas à leur mettre des bâtons dans les roues, limitant ainsi leur mission humanitaire.

Pierre-Olivier, aumônier protestant

“À l’extérieur, mes paroissiens ne me demandent pas beaucoup de leur raconter ce qui se passe ici. J’ai aussi de la peine à raconter. Rien qu’à ma femme, j’ai beaucoup de peine à lui dire ce que je vis ici. Quand je rentre à la maison, je me demande comment je vais partager ça. C’est très difficile. Ce qui me tient, c’est que je crois malgré tout à la vie. Je pense que ce que vivent ces gens a un sens. Je n’ai jamais senti une telle intensité de vie comme ici, nulle part ailleurs.

Les gens qui arrivent ici tombent de très haut. Ils viennent ici avec l’idée d’arriver dans le bâtiment des Nations Unies ou de la Croix-Rouge. Avec tout ce qu’ils ont vécu, ils ont l’impression de monter dans un bateau qui recueille des naufragés. Ils me disent « Vous êtes durs. Après tout ce qu’on a vécu, on ne trouve pas d’accueil. La Suisse est un pays dur.» Ils sont mis en camp, dans des grands dortoirs, ils sont confrontés à la violence larvée et au racisme qui règne entre les communautés. Quand ils reçoivent leur non-entrée en matière, c’est le coup d’assommoir. Ils ont l’impression d’être bafoués, de recevoir une gifle.

Au fond, toute la machinerie ici est faite pour limiter l’immigration. Quelles que soient les difficultés qu’ont vécues les gens, quel que soit ce qu’ils racontent, les menaces, les tortures, tout ça ne va pas en faire des réfugiés. Ils auront une non-entrée en matière parce qu’ils viennent d’un pays « sûr ». Le Congo, le Kosovo, le Nigeria, tous ces pays où la vie ne vaut pas grand-chose si vous n’êtes pas du bon côté, un type qui vient de là n’a aucune chance ici. C’est dur d’entendre ces récits et de savoir qu’ils vont passer à la moulinette.

On est dans la même situation que lorsqu’on refoulait les personnes à la frontière ici même en 1942. Mais si on laisse rentrer, je ne donne pas une journée à cette forteresse. Et en 1942, les gens devaient se trouver dans la même situation. Si on laisse rentrer, c’est fini de nous. Qui sait qui a raison, qui sait qui a tort ? C’est cette situation du monde avec les riches d’un côté et les pauvres de l’autre qui est dramatique.

Quand il y a un drame comme au Kosovo, on accueille massivement. Le problème, c’est après. Qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on peut accueillir momentanément et les renvoyer de force dans des vies qui ne sont plus des vies. Ce n’est pas beaucoup mieux de vivre au Kosovo maintenant que du temps de la guerre. On a un élan du cœur, on accueille en temps de crise et après c’est fini.

Mais après, c’est jamais fini. J’aime pas la droite, je déteste l’UDC, mais si c’est moi qui gérais les choses à ma façon, ce serait ingérable. Je suis donc reconnaissant à la droite et à l’UDC de dire stop. Il faut accepter des points de vue différents qui se tiennent. Et c’est peut-être ensemble qu’on arrivera le moins mal possible à gérer les choses.”