Climage

C’était un dimanche soir

par Fernand Melgar, cinéaste, mars 2007

« Le 24 septembre 2006, les résultats étaient sans appel: une large majorité de la population suisse avait dit oui aux «lex blocher» et voté pour un durcissement des lois sur l’asile et les étrangers. Le présentateur du téléjournal résumait les principaux changements: les déboutés de l’asile seront privés d’aide sociale, ceux qui voudraient rester risqueront deux ans de prison dès l’âge de 15 ans. Ou encore: toute personne demandant l’asile sans papiers d’identité sera refoulée dans les 48 heures; fouille sans mandat de perquisition, même dans un logement privé; toute personne qui accueille chez elle, aide ou assiste un requérant d’asile débouté, risque la prison ferme pour une année; plus de permis C (droit d’établissement) automatique pour les étrangers ayant résidé dix ans en Suisse; restrictions sur le regroupement familial (pourtant garanti par la convention européenne des droits de l’homme) et sur le mariage entre Suisse et étranger.

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Certes, l’issue du scrutin ne faisait guère de doute. Mais c’est son ampleur (68% de oui) et son unanimité territoriale qui m’ont profondément choqué. Surtout dans un pays où une personne sur cinq est un étranger et où les demandes d’asile n’avaient jamais été aussi basses depuis 20 ans. La droite populiste savourait son écrasante victoire après avoir mené une campagne xénophobe montant en épingle chaque fait divers, attisant la peur de l’étranger venu hors des frontières d’une Europe à laquelle la Suisse n’a toujours pas adhéré et qu’une partie de la population continue d’observer avec scepticisme. Son tribun, le conseiller fédéral Christoph Blocher, déclarait: «Les nombreux problèmes que pose la proportion élevée d’étrangers en Suisse ne sont pas résolus pour autant. Il s’agit maintenant de mettre fin également à la constante violation de nos règles culturelles et sociales ainsi que de nos valeurs fondamentales démocratiques et chrétiennes par des étrangers qui refusent de s’intégrer». Et de dévoiler les plans futurs de son parti: intégration forcée, naturalisation à l’essai, expulsion de familles entières lorsque l’un de ses membres commet un délit, mise à l’index de l’islam, remise en question de la nouvelle loi antiraciste comme atteinte à la liberté d’expression, etc.

J’ai eu mal au ventre ce soir-là. Une angoisse sourde m’a envahi et un souvenir douloureux de mon enfance a refait surface. C’était au début des années 70, un dimanche soir, j’avais dix ans. Nous regardions avec appréhension le téléjournal du soir. Nous étions une famille d’immigrés espagnols vivant dans la banlieue ouvrière de Lausanne. Mon père était venu comme «travailleur saisonnier» en 1962. Il faisait partie de cette main-d’œuvre bon marché que la Suisse, dès l’après-guerre, était allée chercher dans le sud de l’Europe. Des dizaines de milliers d’ouvriers étaient entassés dans des baraquements insalubres. On leur confiait les travaux les plus pénibles pour un salaire de misère. Ils étaient à la merci de leur employeur qui renouvelait ou non leur contrat de travail et de la police des étrangers qui les terrorisait. 

Mais mon père ne supportait pas de vivre sans sa famille. Un jour, une année après son arrivée, il nous a fait venir clandestinement. Ma mère a vite trouvé du travail, ma sœur et moi étions enfermés toute la journée comme beaucoup d’enfants de saisonniers. Chaque fois que l’on sonnait à notre porte, nous nous cachions sous le lit. Les choses ont fini par s’arranger: mes parents ont obtenu un permis de séjour et nous avons eu le droit d’aller à l’école.

Ce dimanche-là, le peuple suisse votait. Une initiative dite «contre l’emprise étrangère» lancée par le conseiller national James Schwarzenbach visait à réduire le pourcentage des travailleurs immigrés. Des débats passionnés avaient eu lieu dans tout le pays. La gauche avait protesté, mais c’est surtout la droite libérale qui avait énergiquement combattu ce qu’elle jugeait être un suicide économique: on avait encore trop besoin de ces bras bon marché dans l’agriculture, l’hôtellerie ou le bâtiment. Mes parents étaient sûrs que nous allions être expulsés. Des voisins avaient déposé une valise en carton devant notre porte. Dans la cour de mon école, mes camarades suisses se moquaient de nous: «Les magutes et les espingoins vont rentrer chez eux!»

Le peuple avait rejeté l’initiative Schwarzenbach de justesse. Mais mon père avait dit: «Un jour, ils diront oui. Il n’y a pas d’avenir pour nous ici.» Cette initiative a laissé une profonde blessure auprès de toute une génération d’immigrés. Comme beaucoup de leurs semblables, mes parents ont vécu à partir de ce moment avec l’angoisse d’être expulsés d’un jour à l’autre. En 1989, après 27 années passées en Suisse, mes parents sont rentrés en Espagne. Ma sœur et moi sommes restés.


Quand mes enfants sont nés, j’ai entamé une procédure de naturalisation
assez compliquée qui dura trois ans. Mon père s’est senti trahi quand je lui ai montré mon nouveau passeport à croix blanche. J’ai trouvé sa réaction stupide: j’ai passé l’essentiel de ma vie en Suisse et j’y ai fondé ma famille. Je voulais être un citoyen à part entière, offrir à mes enfants des racines et pouvoir enfin voter.

Le soir du 26 septembre 2006, j’ai compris que mon père avait dit vrai: les Suisses ont fini par dire oui. J’ai eu un énorme sentiment de déception et de honte envers mon pays d’adoption. En tant que naturalisé de fraîche date, je ne me reconnaissais pas dans cette décision. Je pensais à ce qu’avaient enduré mes parents et à cet étranger que j’avais moi-même été. Ce soir-là, une partie de mon être était niée. Que signifie cette réaction de repli et de rejet de l’étranger que l’on cultive dans ce pays? Est-ce que les Suisses sont un peuple xénophobe? Ou est-ce que ce rejet est une réponse au manque de repères d’identité nationale, un socle unificateur dans une Suisse qui risquerait de partir en éclats au cœur d’une Europe et d’un monde menaçants? 

Héritage de la neutralité, le droit d’asile est une pièce maîtresse de la tradition humanitaire de la Suisse. Ce pays des droits de l’homme et des grandes institutions humanitaires a toujours été, au cours de sa longue histoire, une destination privilégiée pour les réfugiés de toutes origines et de toutes confessions ou appartenances politiques. La Convention de Genève est la base de sa politique d’asile. Elle pose pour principe que nul ne peut être refoulé dans un État où sa vie et sa liberté sont menacées, où il risque la torture et des châtiments dégradants. 

Mais la récente adoption par son peuple de l’une des législations les plus restrictives d’Europe semble avoir sonné le glas de cette longue tradition humanitaire. Cette nouvelle loi sert aujourd’hui de référence à l’extrême-droite européenne: Le Pen a souligné que «les nouvelles lois suisses sont très proches de ce que souhaite pour la France le Front National», et l’extrême-droite autrichienne l’a intégrée dans sa campagne avant les élections législatives. D’une arche de Noé humanitaire, il semble que nous soyons revenus aux heures sombres de la dernière guerre mondiale, lorsque le conseiller fédéral Eduard Von Steiger justifiait le refoulement des Juifs à la frontière par ces mots: «Das Boot ist voll » (la barque est pleine). 

Dans la révision de la loi sur l’asile comme dans la nouvelle loi sur les étrangers, le migrant est d’abord vu comme une menace, un fauteur de troubles, un profiteur dont il convient de se méfier. On érige donc des barrières, soit en interdisant toute forme d’immigration qui ne proviendrait pas de l’Union européenne (ce qui exclut près de 95% des habitants de la planète!), soit en faisant de l’accès à l’asile un mirage. Et si malgré tout un étranger, quel que soit son statut, parvient à passer nos frontières, tout est bon pour lui faire sentir qu’il est et restera un citoyen de deuxième catégorie. 

J’ai voulu comprendre ce qui attise dans ce pays la peur de l’autre, ce qui nous pousse à verrouiller notre porte et qui transforme cette terre d’asile en une forteresse imprenable. J’ai choisi de porter mon regard sur un lieu hautement stratégique: un centre d’enregistrement et de procédure (CEP). Car c’est là, dans ce sas d’entrée des réfugiés, que va se jouer le destin du requérant. C’est là que le tri s’opère, que la décision tombe. Après deux entretiens, les fonctionnaires fédéraux vont déterminer la vie du requérant: il peut rester ou il doit partir. Parmi les cinq CEP de Suisse, j’ai choisi celui du pays romand, sis à Vallorbe, une petite ville de 3000 habitants dans le Jura vaudois. »

Les votations du 24 sept. 2006: La Suisse et ses étrangers

La loi sur les étrangers entre intégration et durcissement Swissinfo, Olivier Pauchard. Le peuple se prononce sur la nouvelle Loi sur les étrangers. Ce texte est très contesté, notamment en raison du sort réservé aux étrangers jugés indésirables sur le territoire. … »


Temps Présent «Dessine-moi un mouton» TSR 08.11.2007. L’affiche de l’UDC, représentant des moutons blancs expulsant un mouton noir, a fait le tour du monde et a profondément choqué. Mais il y a une partie de la population, particulièrement sensible à ce dessin enfantin, qui a reçu de plein fouet le message : les enfants justement. Comment le message politique de cette affiche a-t-il été reçu par les enfants romands, dont les classes sont toujours plus métissées ?


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Pour sa campagne, l’UDC utilise l’image de Biennois à leur insu L’enfer – les prétendus crimes et abus des étrangers et la violence juvénile – du dernier spot de l’UDC suisse pour les élections fédérales a été tourné à Bienne. Les «acteurs» n’avaient pas été avertis de l’usage de leur image. Ils exigent le retrait du clip.


La Suisse est priée de revoir sa loi sur les étrangers Le Parlement européen a adopté mercredi des règles communautaires en matière de rapatriement des étrangers illégaux. En tant que futur membre de Schengen et Dublin, la Suisse doit maintenant faire passer de 24 à 18 mois la durée maximale de détention avant un renvoi.

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