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Cartographies

Initié par le chorégraphe Philippe Saire, cartographies consiste à sortir la danse de ses lieux de représentations habituels et à chorégraphier «in situ». Cartographies mène la danse hors des murs, la rattache à la vie, l’amène aux gens qui passent. Cartographies dialogue avec l’architecture, révèle des lieux dans la ville qu’elle fait renaître à travers la fragilité et l’abstraction de la danse.

Pour garder une trace de ces interventions éphémères, la création chorégraphique est habituellement filmée en une journée de tournage et restituée sous forme d’un court-métrage de 5 à 10 minutes. Initié en 2002, ce projet, au succès critique et public grandissant, mêle chorégraphie, cinéma et architecture. À l’automne 2004, j’ai été invité à filmer la cartographie no 6.

Philippe Saire est pour moi actuellement l’un des chorégraphes suisses contemporains le plus intéressant. Déjà récompensé par de nombreux prix internationaux, il est le lauréat 2004 du prestigieux Prix Suisse de la Danse pour l’ensemble de son oeuvre. Mais étonnement, il n’existe à ce jour aucun portrait filmé du chorégraphe au travail.
Partant de ce constat, j’ai décidé de détourner la commande initiale de captation de spectacle et de poser un regard de documentariste sur le chorégraphe pendant les deux semaines du processus de recherche de la cartographie no 6. Des premières ébauches au résultat final, j’ai observé intimement Philippe Saire et son équipe dans leur travail de création dans un cadre expérimental limité dans le temps.

Séduite par cette approche de Philippe Saire à l’oeuvre, Flavia Matea de la Télévision Suisse Romande, s’est engagée à coproduire le projet dans le cadre du Pacte de l’Audiovisuel pour son émission Cadence.

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L’architecture

«Ce projet est né de l’amour d’une ville, Lausanne, de l’envie de faire partager une sensibilité à des situations spatiales très particulières et propres à Lausanne. Par une inscription provisoire de la danse, révéler des lieux, renouveler le regard. Par l’image, donner une autre lecture du lieu, rythmer l’espace. Par la fragilité et l’abstraction de la danse, en confrontation avec l’urbanisme et la situation de Lausanne, définir une identité. Une pente vers le lac, une rivière qui a creusé la ville, un jeu sur les niveaux, les escaliers, les échappées soudaines vers le lac.» Philippe Saire

Le choix du site est le voile du jardin d’enfants Nestlé de l’Expo 64 situé dans le lieu-dit la Vallée de la Jeunesse et imaginé par l’architecte vaudois Michel Magnin. Conçu à l’époque comme un paradis pour les enfants pour une durée de vie éphémère de 6 mois, cet ensemble de bâtiments a été rénové récemment par la Ville de Lausanne et accueille aujourd’hui le Musée des Inventions et un jardin d’enfants. Le voile, qui abritait le théâtre de marionnettes, reste, bien que rénové, un lieu pour le moment désaffecté. Lieu de passage, cette magnifique voûte est un espace mystérieux fait de résonances acoustiques et de courbes sensuelles. Cartographies a choisi d’investir le toit, lumineux et aérien et le parterre du théâtre, sombre et rappelant les méandres sinueux d’une forêt.

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Ramuz

La courte nouvelle de Ramuz L’amour de la fille et du garçon sert de point de départ pour la chorégraphie et le film. Tiré de Salutations paysannes, un recueil de proses mi-narratives, mi-descriptives, au lyrisme puissant fait de répétitions et de marques de la langue orale. Le langage de Ramuz y malmène la syntaxe, brutalise le rythme des phrases, qui devient saccadé, discontinu, à l’image du paysage accidenté, abrupt, saisissant à chaque détour de chemin. Le texte traduit des sensations plus que des  réflexions et le verbe a pour finalité de rendre sensible une expérience, le rapprochement charnel entre deux êtres. Le style prend appui sur le réel, mais n’est jamais son esclave. Paradoxalement, Ramuz joint à ce style souvent déroutant des métaphores qui font éclater l’aspect faussement simpliste et rugueux du langage.

Les descriptions précises de gestes, de positionnement du corps et de mouvements sont autant de pistes qui serviront la recherche et la construction chorégraphique et cinématographique. Le texte ne sera pas pris au pied de la lettre, mais sera à la fois une source d’inspiration et une trame parfois visible, parfois invisible.

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Réalisation

Le film suit une tension chronologique dramatique due à une météo capricieuse qui présage le pire pour ce spectacle en plein air et rend difficile voire dangereuse l’expérience chorégraphique.

Le film contient deux temporalités, deux mondes à la fois antagonistes et complémentaires qui se répondent et se cotoyent tout au long du montage.

L’une est documentaire. On y voit le chorégraphe et son équipe se heurter au réel. Une météo humide, un toit glissant contrarie les belles envolées imaginées au préalable. Les corps se blessent et les membres se raidissent par le froid. La tension se lit sur les visages. Le travail en extérieur est de loin plus inconfortable que le travail en studio chauffé. Avec obstination, les premiers mouvements naissent, l’espace se définit, les personnages se dessinent, les caractères se précisent. Philippe Saire lance des pistes, ses danseurs lui proposent des mouvements, des liens se tissent. Une pente commence à être maîtrisée, un dialogue s’installe avec l’architecture au fur et à mesure que le soleil fait son apparition.
L’autre est fictionnelle. C’est le spectacle fini tel qu’il a été présenté au spectateur, d’une durée d’une dizaine de minutes. L’esthétique visuelle rappelle un peu celle du cinéma suisse des années 40. On y voit évoluer les danseurs en costumes avec une grâce maladroite et une légèreté déséquilibrée sur le toit pentu du dôme ensoleillé. Chutes après chutes, ils finissent engoncés dans une forêt de plots situés dans le petit théâtre, entourés par le chaos musical d’une centaine de boîtes à musique. En voix off, parfois, le texte de la nouvelle de Ramuz est récité par la voix nasillarde de l’auteur en personne. Le collage n’est pas illustratif, mais la danse mise en rapport avec ce texte dense révèle un état intérieur, une sorte de miroir de l’âme et des sentiments des protagonistes.

Le film alternera en crescendo entre ces deux visions, l’une lumineuse, l’autre sombre. Des allers-retours vont s’opérer entre ébauches de mouvement et spectacle abouti.

Les mouvements vont naître sous nos yeux, la danse va se révéler peu à peu par le travail de recherche collectif, au fil des jours qui passent. Puis le réel va progressivement s’estomper pour faire place à l’abstraction et à la fragilité de la danse. L’architecture va se révéler décor et le documentaire glisser finalement vers la fiction.

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Chorégraphie

«Le vivant s’appuie sur le construit, l’éphémère sur la pérennité. La confrontation entre cette matière organique, fluide, adaptable du corps, et cette mise en forme pérenne d’un espace. Un dialogue, une proposition pour habiter de manière ludique des espaces définis par et pour les hommes. Une appropriation. Non pas une résistance à la ville, mais un détournement, installant l’ordre du possible. Le temps imparti à la conception de la chorégraphie est très court. Cela fait partie du projet, il s’agit là de croquis, d’esquisses. Il s’agit aussi de briser le rythme très lent de l’élaboration d’une danse et de faire confiance à la vitalité de la danse, à l’aptitude du corps à réagir. Cette faculté de réaction du corps à son environnement fait aussi partie du projet. Les cadres donnés vont aider à cela, stimuler l’inventivité, la recherche de solutions, de transgressions. La chorégraphie va prendre en compte des contraintes, spatiales et de prises de vue. C’est l’un des points les plus intéressants de ce projet: les nouveaux champs de recherche pour le mouvement que ces contraintes stimulent. La création va s’élaborer sur de toutes autres données qu’une chorégraphie destinée à la scène. C’est l’espace et les options prises pour le cinéma qui vont orienter tout le travail. Proximités, cadrages inhabituels et changeants vont dicter la recherche et le choix des mouvements, probablement les épurer, les forcer à une grande clarté dans ce qu’ils tissent ou expriment.» Philippe Saire

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Philippe Saire, chorégraphe

Né en Algérie, le danseur et chorégraphe Philippe Saire y passe les cinq premières années de sa vie. Etablit à Lausanne, Philippe Saire se forme en danse classique et moderne. Il suit également de nombreux stages à l’étranger et à Paris.En 1986, il crée sa propre compagnie. Développant son travail de création, il participe à l’essor de la danse contemporaine dans la région lausannoise, présentant en moyenne une production par an, et tournant ses spectacles dans le monde entier. En 1998, Philippe Saire obtient le Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la promotion et la création artistique. Cette même année, il est également lauréat du Prix d’auteur du Conseil général de Seine-Saint-Denis (France), aux VIe Rencontres Chorégraphiques Internationales pour Etude sur la Légèreté. La Compagnie Philippe Saire – établie au Théâtre Sévelin 36 à Lausanne – compte à ce jour, quelque 750 représentations dans plus de 120 villes d’Europe, d’Asie, d’Afrique et des Amériques. Elle se produit régulièrement dans des expositions, des galeries d’art, des jardins et espaces urbains, autres lieux extérieurs à la scène. En octobre 2004, Philippe Saire a reçu le Prix suisse de danse et de chorégraphie, destiné à récompenser l’ensemble de son œuvre.

L’amour de la fille et du garçon

Nouvelle de Charles Ferdinand Ramuz tiré de Salutation paysanne et autres morceaux (1921), un recueil de proses mi-narratives, mi-descriptives, au lyrisme puissant, qui choqua à l’époque les lecteurs puristes (répétitions, marques de la langue orale, syntaxe peu conventionnelle).

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