Climage

« Les Celtes sont un sac magique, dans lequel on peut mettre ce que l’on veut et d’où peut sortir à peu près n’importe quoi. Tout est possible dans le fabuleux crépuscule celtique, qui n’est pas tant le crépuscule des dieux que celui de la raison. »
J.R.R. Tolkien

Vaste masse de calcaire dressée au bout de la plaine de l’Orbe, dans le canton de Vaud, la colline du Mormont marque la ligne de partage des eaux entre le nord et le sud, entre le Rhin et le Rhône. C’est à son sommet que vient d’être découvert le plus grand sanctuaire celte d’Europe. Des centaines de fosses y ont été creusées par nos ancêtres, contenant des offrandes et des sacrifices à des dieux inconnus.

Partant de cette découverte exceptionnelle, le film prend pour fil directeur le travail d’enquête mené par l’équipe des fouilles et s’attache à suivre le parcours d’objets exhumés de leur extraction jusqu’au laboratoire, ainsi que les déductions qu’en tirent les scientifiques.

Les objet exhumés suivis par le film permettent d’aborder les thèmes principaux actuellement au cœur des controverses sur l’univers religieux des Celtes, sur leurs pratiques religieuses et rituelles (druidisme, sacrifices humains, offrandes).

Cette découverte s’inscrit en effet dans un contexte particulier : depuis une vingtaine d’années notre regard sur les Celtes a changé. Après la mise à jour de plusieurs sites en Europe, de nouvelles hypothèses émergent sur leur univers religieux. Derrière les clichés se précise une civilisation aussi raffinée, complexe et développée que celles des Grecs et des Romains. Le temps où l’on prenait au pied de la lettre les commentaires d’un Jules César est bien fini. Ce dernier ne décrivait les Celtes comme des Barbares cruels et bornés que pour mieux exalter Rome et ses conquêtes impériales.

La découverte du sanctuaire du Mormont tombe – heureuse coïncidence – exactement 150 ans après celle du site de La Tène, à l’embouchure du lac de Neuchâtel. La Tène, qui a donné son nom au 2ème âge de Fer, est un autre lieu majeur dans l’histoire des Celtes. Plus de 3000 objets y avaient été découverts et, après des années de suppositions farfelues, les archéologues l’identifient aujourd’hui également comme un vaste sanctuaire des eaux. L’univers des Celtes est dominé par le religieux, mais les scientifiques commencent à peine à en comprendre la complexité.

Contexte

Le Mormont

La cimenterie Holcim exploite depuis plus de trente ans la colline du Mormont pour l’excellence de son calcaire. C’est l’une des plus grandes carrières de Suisse, qui coupe littéralement la colline en deux.

En été 2006, alors que les bulldozers allaient s’attaquer à une combe proche du sommet, des sondages archéologiques ont permis de mettre à jour un sanctuaire helvète d’une importance exceptionnelle : rien moins que le plus grand sanctuaire celtique d’Europe. Une négociation délicate avec l’entreprise Holcim permet aux archéologues de démarrer une campagne de fouille d’urgence, au milieu des camions et des pelleteuses géantes qui déblaient l’épaisse couche de terre recouvrant le calcaire. Ces fouilles ont duré 8 mois, et le bilan est exceptionnel.

Pendant une quarantaine d’années, aux alentours de 100 avant J.-C., les Helvètes y ont creusé des centaines de fosses dont certaines de plus de 4 mètres de profond.

Chaque fosse est unique et diffère des autres, dans sa forme et dans son contenu. Certaines sont très riches et recèlent de nombreux objets et ossements, d’autres sont presque vides, ce qui fait dire plaisamment au chef de chantier, Eduard Dietrich, que chacune d’entre elles est un peu comme un « Kinder Surprise ! »
Ces puits contenaient de nombreux objets (outils, meules, céramiques, monnaies…) et animaux sacrifiés (moutons,  porcs, bœufs). Plusieurs chevaux entiers ont été « basculés » la tête la première dans une fosse, chevaux importés d’Italie (selon l’analyse archéozoologique), qui devaient donc représenter des offrandes de grande valeur.

De nombreux crânes humains, parfois partiellement momifiés, apparaissent également parmi les offrandes. Ces personnes ont été décapitées et ont parfois eu la mâchoire arrachée. Ces humains ont-ils été sacrifiés ? Comment ont-ils été tués ? Voilà un des mystères que l’équipe archéologique va tenter d’élucider. Les pratiques sacrificielles (dépeçage de cadavres, découpes rituelles et exposition des corps) observées sur plusieurs sites en Europe sont sujettes à de vastes polémiques dans le monde scientifique.

Plus étrange encore, plusieurs squelettes d’enfants apparaissent dans une zone du sanctuaire du Mormont, ainsi que deux squelettes complets d’adultes âgés enterrés assis dans un coffre en bois. Pourquoi ces personnes ont-elles été inhumées dans ce lieu sacré ? Etaient-elles l’objet d’une forme de vénération?

L’univers religieux des Celtes

Les cérémonies qui se déroulaient au Mormont étaient très probablement des offrandes adressées à des dieux souterrains, le monde mythique des Celtes étant dominé par les déesses du sol. Ces rites chthoniens consistaient par exemple à laisser dépérir et se putréfier les cadavres placés dans les fosses, afin que la terre nourricière reçoive en son sein les liquides et fluides humains.

Mais on ne connaît pas les dieux qui étaient adorés en ce lieu, ni les rites qui s’y déroulaient précisément. On peut juste commencer à imaginer, à construire des hypothèses, à établir des comparaisons. C’est le travail passionnant auquel vont s’atteler les scientifiques.

La Tène

La découverte au sommet du Mormont de l’espace sacré le plus important du peuple helvète tombe au moment même où l’on célèbre la découverte, il y a 150 ans, du site de La Tène, au bord du lac de Neuchâtel.

Au milieu du 19ème siècle, des corrections des eaux du Jura permirent de mettre à jour, dans le lit d’une petite rivière, plus de 3000 objets. Dont un tiers d’armes en fer (épées, lances et boucliers), qui ont été bizarrement tordues et pliées, comme si on voulait leur enlever leur pouvoir guerrier. On trouve également des ossements d’animaux et une vingtaine de squelettes humains qui portent des traces d’une mort violente. Cet immense amas d’objets, datant d’environ 200 ans avant J.-C., a longtemps été un véritable mystère: s’agissait-il des restes d’un vaste champ de bataille ?

Aujourd’hui on penche plus sérieusement vers l’hypothèse d’un sanctuaire, les ponts servant d’autels sur lesquels les objets étaient exposés. Les os d’animaux, crânes de cheval notamment, étaient cloués à ce « pont-monument », et des restes humains en faisaient également partie. Après une période d’exposition, les objets et ossements étaient jetés à l’eau, sacrifiés à une divinité, probablement guerrière vu la grande quantité d’armes retrouvées.

Le site de La Tène est si impressionnant que les archéologues du monde entier décident de donner son nom au 2ème âge du fer. On parle de la civilisation de La Tène, à l’apogée de la culture celte.