Climage

du 19 juin 1949, à 2105, par tf.
Le cpl Pache, chef du poste d’Oron, informe que les corps de deux femmes viennent d’être découverts dans un bois en bordure de la route cantonale Ecoteaux-Semsales, à Maracon (VD). Il doit s’agir d’un double crime. Ce sof., qui a été renseigné de ce qui précède par le gdm. Pahud, du poste de Palézieux-Gare, se rend aussitôt sur les lieux. Il n’a pu me donner aucun autre renseignement pour l’instant.

C’est ainsi que débute l’une des plus mystérieuse affaire criminelle de Suisse romande. Le 19 juin 1949, deux jeunes filles de 17 et 18 ans, Marie-Thérèse Bovey et Hélène Monnard, sont sauvagement abattues dans un petit bois près du village de Maracon. Sortant des vêpres à Semsales, elles se rendaient à pied à la kermesse du football club de Bossonens. Par ce beau dimanche après-midi, de nombreuses personnes se promenaient et pique-niquaient alentours, mais aucune d’elles n’a entendu les coups de feu qui mirent fin aux jours des deux femmes.

Vers 19h30, un agriculteur de la Rogivue découvre les cadavres en contrebas de la route et prévient la police. Les gendarmes pensent d’abord à un accident de la circulation, mais informent tout de même le commandant de la police cantonale. La levée des corps n’a lieu que le lendemain matin. Sur la table de la salle de municipalité de Maracon, le médecin extrait deux balles de 6mm des corps des victimes. Il n’y a aucun mobile apparent: les filles n’ont été ni violées, ni dévalisées. Bien qu’elles soient fribourgeoises, comme les corps ont été retrouvés sur le territoire vaudois, l’affaire est instruite par la police de Sûreté de Lausanne.

D’emblée, le juge d’instruction établit un lien avec un événement qui s’est déroulé dans la région un mois plus tôt. Le dimanche 8 mai, une jeune fille de Semsales, Josette M., est agressée par un inconnu sur la même route. Après lui avoir tiré une balle dans le dos, l’homme la viole. C’est une jeune fille pauvre et on ne s’intéresse guère à sa mésaventure. Il faut attendre le crime du 19 juin pour qu’elle soit vraiment prise au sérieux: aurait-elle été la première victime de l’assassin ? L’arme utilisée était-elle la même ? A la demande de la police, l’hôpital consent à un rabais pour extraire la balle toujours logée dans son dos, pour la comparer à celles qui ont causé la mort des deux promeneuses.

Dans les jours qui suivent, le signalement de l’agresseur de Josette M. est largement diffusé: un homme mince et grisonnant, monté sur une bicyclette noire à laquelle étaient accrochés des bouquets de narcisses. Cet individu ne sera jamais retrouvé.

Le crime fait la une des journaux. Très vite, des journalistes, des enquêteurs amateurs et une foule de curieux rôdent dans les parages, compliquant singulièrement le travail de la police. La rumeur enfle rapidement. Les esprits s’échauffent et en quelques semaines la paranoïa est à son comble. On organise des battues. Tout le monde soupçonne tout le monde. On raconte n’importe quoi. Alléchés par la prime de 1’000 francs promise pour tout renseignement permettant de résoudre l’énigme, de nombreux citoyens se prennent pour Sherlock Holmes, enquêtant pour leur compte dans les fermes avoisinantes.

La fièvre s’étend et bientôt toute la Suisse romande retient son souffle à la lecture de la presse qui relate quotidiennement les progrès de l’enquête. On voit des assassins partout. La moindre déviance devient suspecte, le moindre comportement qui sort de l’ordinaire source d’angoisse. Des dizaines de lettres de délation parviennent à la police qui enquête sur chaque cas. Elle s’intéresse surtout aux déviants, cas sociaux ou trimards, considérant que le crime est l’affaire d’un détraqué. Elle s’adresse même à Scotland Yard pour interpeller un mystérieux original anglais « en short » qui aurait été vu dans la région le soir du crime et qui s’avérera être un innocent touriste adepte de la randonnée.

À l’automne 1949, le coupable n’est toujours pas découvert. L’enquête piétine. La collaboration entre les polices vaudoises et fribourgeoises pose problème. Les inspecteurs vaudois peinent à mener leur enquête sur le sol fribourgeois: à Semsales, on parle patois quand on ne veut pas être compris par les gens de Lausanne. L’affaire promet de s’enliser pour longtemps. Elle va durer vingt ans.

Vingt ans qui marqueront durablement la région. L’absence de mobile apparent et la lenteur de l’enquête font naître les spéculations les plus folles. Aux yeux de la police et de nombreux journalistes, le meurtre ne saurait être que l’œuvre impulsive d’un déséquilibré. La population voit quant à elle dans le retard de l’enquête une preuve que le crime a été commis par un « gros », un notable des environs. Le meurtrier bénéficierait de protections puissantes empêchant la police de faire son travail correctement: une des jeunes filles aurait-elle été mise enceinte par quelqu’un d’une autre classe sociale ? Ou en savait-elle trop sur une affaire louche impliquant quelque puissant du coin ? La rumeur publique désigne des coupables : c’est le curé, le syndic, le préfet, le gendarme…

Au printemps 1950, la tension est à son comble à Semsales. La population réclame justice. Chaque soir, des centaines de personnes se rassemblent en un long cortège dans les rues du village, allant jusqu’à mettre en scène le meurtre sur des chars tirés par des chevaux. On jette des pierres sur les maisons qui abritent des témoins soupçonnés de se taire. Des pétards éclatent dans le jardin de la cure. Des hommes masqués menacent la famille d’un présumé coupable. Désespéré, le syndic demande l’intervention de l’armée pour calmer les esprits.

Après avoir interrogé des centaines de témoins et détenu des dizaines de suspects, la police avoue son impuissance avec amertume.

Pendant de longues années encore des actions vont être tentées pour que le silence ne retombe pas définitivement sur cette affaire. Le crime de Maracon suscite l’engouement de quelques passionnés qui tentent de résoudre le mystère. En 1980, Gérard Bourquenoud, un ancien policier reconverti dans le journalisme, publie le résultat de sa longue enquête dans « Fribourg Illustré ». Il prétend que le meurtre a été commis pas deux hommes de Semsales, dont un notable. Sans les citer nommément, il donne des indices qui permettent de les identifier. La levée de bouclier est immédiate et la région s’enflamme comme 30 ans auparavant. Les insultes fusent, les menaces de vengeance aussi. Bourquenoud est condamné pour diffamation.

Depuis les journaux ont cessé de parler de Maracon. Aujourd’hui les derniers témoins de l’époque disparaissent petit à petit. Si le grand public a tout oublié, le souvenir de ces vingt ans de recherches inabouties est resté dans la mémoire de bien des anciens. Le climat glauque qui a entouré ce tragique fait divers a mis long à se dissiper. Cinquante ans après les faits, les vagues rumeurs qui subsistent sont toujours identiques: « C’est le curé qui a fait le coup », « L’affaire a été étouffée, le coupable protégé », etc.

Le dossier de police va prochainement tomber dans le domaine public et être transmis aux archives cantonales vaudoises. Epais de plusieurs milliers de pages, il permet de mesurer l’ampleur de la tâche accomplie par les différents services de police. Il permet également de démentir bon nombre de rumeurs qui ont empoisonné la région pendant si longtemps. Mais surtout, il dresse le portrait sans artifice d’une époque et d’un pays. A ce titre, il apparaît comme un document sociologique d’une valeur inestimable. Ce tragique fait divers a mis à jour les tensions, les peurs, les préjugés, les conflits cachés d’une société rurale encore très enclavée, où la rumeur peut s’alimenter des haines de classes d’autant plus que les nouvelles s’échangent oralement au bistrot ou sur la place du village après la messe. Les différences de mentalité entre vaudois et fribourgeois, entre protestants et catholiques, les rivalités entre membres des différents partis politiques, les jalousies entre paysans vont éclater au grand jour. Ce crime met en fait à nu tous les fantasmes et toutes les phobies d’une époque: de la peur des marginaux, rôdeurs, indigents, vanniers ou touristes étrangers à la haine des puissants.

Cinquante ans après l’événement, la région a énormément changé. Maracon et Semsales sont peuplés principalement de pendulaires qui travaillent à Lausanne ou à Fribourg. Ces nouveaux venus n’ont guère entendu parler de l’affaire qui défraya la chronique judiciaire romande. Mais la petite croix blanche clouée sur un arbre à l’endroit où ont été retrouvés les corps des deux jeunes filles subsiste encore. Elle rappelle aux promeneurs curieux que justice n’a pas été rendue et qu’un pays tout entier n’a pas pu faire son deuil.