Climage

STÉPHANIE CHUAT ET VÉRONIQUE REYMOND, RÉALISATRICES

En 2011, lors de la sortie de notre film La Petite Chambre, nous avons constaté que le public qui se rendait au cinéma l’après-midi était largement constitué de femmes retraitées. Frappées par le phénomène, nous avons décidé d’explorer ce monde à la fois anxiogène et fascinant, un monde peuplé de dames…

La solitude affective est une réalité pour beaucoup de femmes sexagénaires dont la vie a brusquement pris un nouveau virage, marqué souvent par une séparation à l’aube de la retraite, ou un deuil, doublé parfois du départ des enfants devenus adultes. Il faut repartir de zéro… et toutes ne sont pas armées pour cela. Beaucoup se sont mariées jeunes, ont créé une famille et se sont consacrées à l’éducation des enfants en gardant ou non une activité professionnelle en parallèle. Aujourd’hui, tout cela est derrière elles et il faut s’adapter à un contexte tout nouveau: ne compter désormais que sur soi-même, et ne plus vivre pour les autres, à travers les autres. C’est déstabilisant. Comme elles ne manquent pas d’énergie, les femmes sexagénaires participent à moult activités organisées (ou non) par les associations dédiées aux seniors, elles font de la musique, de la gym, se déplacent au théâtre, fréquentent les musées… D’ailleurs, force est de constater que les femmes du troisième âge sont les plus grandes consommatrices de culture en Suisse!

Phénomène curieux: en Suisse, les femmes retraitées sont très nombreuses, mais passent étrangement inaperçues… Pire, elles se sentent invisibles aux yeux des hommes, avec l’impression nette d’avoir passé la date de péremption… C’est un fait, les hommes sont souvent attirés par des femmes plus jeunes, et c’est dur de se sentir mise au rencart. D’autant qu’on a encore vingt à trente ans devant soi… la vie ne s’arrête pas avec l’obtention de la carte AVS. Que faire alors de ses désirs, de son besoin d’affection…? Beaucoup sont déçues par des rencontres sans intérêt, d’autre disent avoir totalement renoncé à la sexualité… mais l’évocation des hommes ravive les cœurs et les yeux pétillent lorsqu’on parle d’amour.

Convaincues qu’il y a un film à faire sur le sujet, nous avons lancé un «Appel à Dames» au travers de divers médias. Plus d’une centaine de femmes nous ont répondu, toutes surprises et reconnaissantes qu’on souhaite parler d’elles, avec l’impression de ne pas être assez intéressantes pour figurer dans un film. Car ces femmes n’ont pas été particulièrement valorisées durant leur vie, elles font partie d’une génération oubliée… Nous avons finalement retenu cinq protagonistes âgées de 63 à 75 ans, cinq femmes ordinaires très différentes les unes des autres, avec la qualité commune d’être les héroïnes de leur quotidien: Marion déborde d’activités et ne croit plus à la rencontre amoureuse, Carlita combat ses phobies et cherche son « coup de cœur », Pierrette se régénère dans la musique, Odile se ressource dans la nature et le tir au pistolet, tandis que Nöelle rêve d’un prince charmant moderne, féministe… Nous avons décidé de suivre ces femmes durant une année, afin de cheminer avec elles dans leur vie de tous les jours, et de les voir évoluer au fil des mois, au gré des saisons. Un long tournage qui nous a permis de se laisser apprivoiser, pour que ces femmes d’abord inhibées par la présence d’une caméra nous adoptent peu à peu, nous oublient même, et osent se raconter, se dévoiler… Ensemble, nous avons assisté à la renaissance de Pierrette qui se remet de la mort de son mari, à l’aventure de Marion qui s’inscrit sur un site de rencontre, ou encore à l’ascension du Glacier des Diablerets en téléphérique avec Carlita, décidée à combattre son vertige une fois pour toutes… Nous avons écouté leurs petites et grandes histoires, nous les avons amenées à se livrer plus intimement, à ouvrir leur cœur sur la question de l’amour et de la solitude affective. Admettre qu’on a encore des rêves, et oser dire qu’on a envie de plaire à cet âge-là, c’est presque déplacé. Elles le savent trop bien. Cependant, si nos Dames n’ont plus tous leurs atouts de séduction, elles se connaissent mieux, elles ont de l’humour… Et bien que les hommes aient déserté leur paysage affectif, elles ont appris à user d’autres moyens pour que chaque jour apporte son lot de petits bonheurs. Mais elles rêvent encore d’amour, à demi mot… Parce que c’est la vie. On aime et on a envie d’être aimé, jusqu’au bout. C’est ce que notre film se propose d’explorer.