Climage

Avec plus de 5’000 membres actifs et 145 sociétés affiliées, la Fédération Vaudoise des Jeunesses Campagnardes (FVJC) occupe une place considérable dans la vie associative et culturelle du canton. Les « girons » régionaux rassemblent chaque année plusieurs milliers de personnes et tous les cinq ans une manifestation cantonale plusieurs dizaines de milliers. Ces événements ne sont pas que des occasions de rencontres sportives et de beuveries, mais également des moments où de nombreux jeunes affirment leur attachement aux traditions vaudoises et à certaines valeurs conservatrices et patriotiques. Il est surprenant de constater que la partie officielle qui clôt chaque rassemblement réunit autour des bannières des sociétés villageoises des représentants des autorités politiques et du pouvoir économique, et que tous les participants entonnent l’hymne vaudois et autres chants patriotiques, avant de s’éclater dans une soirée techno.

Un peu d’histoire…
La FVJC fut créée au lendemain de la Première Guerre mondiale par des intellectuels issus des milieux paysans. Dans l’esprit des membres fondateurs,  il s’agissait avant tout de s’opposer à l’exode rural, en établissant dans les campagnes une structure proposant des activités à la tranche d’âge la plus susceptible de rejoindre la ville. Dans ce but, il s’appuyèrent sur le réseau déjà existant des sociétés de jeunesse villageoises. Celles-ci occupaient depuis longtemps une place importante dans la vie des collectivités locales. Un peu partout en Europe, des associations de jeunes célibataires, le plus souvent des jeunes hommes, jouaient un rôle majeur dans l’éducation et la sociabilité des membres de la société. Elles pouvaient remplir une fonction de critique sociale, mais le plus souvent elles agissaient comme mécanismes de renforcement de la norme dominante. Elles s’occupaient par exemple des charivaris qui sanctionnaient les mariages jugés contre-nature, ou des moqueries à l’encontre des maris cocus. Véritables tribunaux des moeurs, les Abbayes de jeunesse géraient les relations hommes-femmes, garantissant l’endogamie, empêchant la recherche de prétendants hors du village. Il est possible que les jeunes non mariés, qui avaient autrefois une position économique faible dans la société trouvaient dans ces groupements un moyen de faire pression par la critique sur leurs aînés. Mais surtout les sociétés de jeunesses organisaient les nombreuses manifestations festives du village. Aujourd’hui encore elles prennent en charge le passage de l’enfance à l’âge adulte par toute une série de rites, censés marquer dans leurs chairs les nouveaux venus: gestion collective de l’ivresse et de la sexualité, de la découverte du monde (rite du voyage à l’étranger).

Dès sa création la Fédération Vaudoise des Jeunesses Campagnardes s’inscrit dans une double logique de promotion et d’opposition: promotion des intérêts paysans au niveau cantonal (certains membres allant jusqu’à proposer la création d’un parti agraire), et opposition à la ville, conçue comme la source de la plupart des maux du monde moderne. Par ailleurs cette fondation doit être située dans le contexte de l’immédiate après-guerre, et des craintes suscitées par la montée en puissance de la gauche en Europe. Ainsi peut-on lire dans le procès-verbal de la première séance en 1919: « N’était-il pas utile, en un temps où le bolchevisme gagnait du terrain chez nous, de nous unir et de donner à notre pays une jeunesse saine et solide, (…) empêcher une fuite incessante des laboureurs vers les grandes cités et les grands centres industriels? Devons-nous laisser moisir le manche de la bêche ou de la faux et rouiller le soc de la charrue (…) pour une vie pénible et peu adaptée à nos qualités? Non! »

D’emblée la toute jeune fédération est soutenue par des hommes politiques influents et au fil des ans elle occupe une place croissante parmi les institutions vaudoises. Le discours de ses dirigeants reste fortement conservateur. Ils sont par exemple radicalement opposés au socialisme, et soutiennent l’armée et la police lors de la répression des grévistes en 1932.

La « Cantonale »
Dans le courant de ce siècle la fédération a évolué, tout en restant très attachée à ses racines paysannes. Au fil des rencontres, des girons, les valeurs des fondateurs sont constamment réaffirmées, même si comme l’écrit en 1978 le président de la FVJC Alain Thonney « la devise de 1921 Patrie, Travail, Amitié, Progrès a évolué  pour se cristalliser aujourd’hui sur l’amitié » (Procès verbal de la FVJC, 22 janvier 1978). Le temps fort de la vie de la fédération est la « Cantonale ». Tous les cinq ans les sociétés se retrouvent pour une fête gigantesque qui dure trois semaines. Elle remplace les quatre girons régionaux qui ont lieu chaque année. Celle de 1998 a eu lieu cet été à la vallée de Joux. Comme durant les girons, des joutes sportives, des bals, des concerts et diverses animations sont organisés. Les épreuves sportives, créées dans le but de promouvoir l’esprit de camaraderie, et les « qualités physiques et morales » des participants, sont toujours très fréquentées. Deux disciplines, réservées aux hommes, sont considérées comme les temps forts de la compétition: le tir à la corde et la lutte dite « fédérale », inventée spécialement pour la fédération dans les années trente par le champion du monde de jiu-jitsu Armand Cherpillod de St-Croix. Le tir au fusil, l’athlétisme et les jeux d’équipes sont également très populaires.  De plus en plus d’autres animations viennent enrichir les programmes de ces rassemblement cantonaux: bals, cortèges avec chars, concert de rock, spectacle d’humour, soirées techno… Auparavant des épreuves intellectuelles (rédaction, concours de connaissances géographiques, historiques) étaient mises sur pied. Elles furent cependant remplacées par des concours de théâtre qui semblent avoir le vent en poupe depuis quelques années. La fête se termine toujours par une journée officielle avec une pléthore de discours. Cette partie est toujours vécue avec émotion par les jeunes campagnards.