Stéphane Goël est un cinéaste de 60 ans qui a une certaine habitude des sujets sociaux et historiques. Il a beau avoir vécu aux Etats-Unis dans sa jeunesse pour échapper à sa condition paysanne et promené sa caméra pour tourner des films documentaires et des reportages aux quatre coins du globe, Stéphane est toujours revenu au bercail, grâce (ou à cause de ) au privilège conféré par son passeport rouge à croix blanche. Ce sésame a toujours fait de lui «un planqué», dit-il. Un planqué derrière sa caméra alors qu’il témoigne, à son échelle, d’un peu de la tragédie du monde. Un planqué de par son pays natal, dont il est désespéré par la tiédeur et le manque d’engagement. Il aimerait plus d’ouverture, plus de courage, plus de panache mais, il faut bien l’avouer, il n’est pas tout à fait prêt à en assumer les conséquences.
Mehdi Atmani est un journaliste indépendant de 42 ans. Malgré son nom arabe, né d’un compromis entre une mère vaudoise descendante du chansonnier Jean-Villard Gilles et d’un père kabyle, ancien pêcheur d’oursins en Algérie, Mehdi s’est toujours perçu comme un pur produit lausannois. Il se dit d’ailleurs que c’est la faute de son père s’il pense ainsi. Ce dernier n’a cessé de louer la Suisse comme une terre d’accueil et de stabilité en occultant toute référence à l’Afrique du Nord. Un père, dont les incroyables efforts d’intégration et le maniement du parler vaudois, lui ont permis de devenir un modèle de suissitude.
En dépit d’un modèle paternel qui prône la discrétion pour ne pas éveiller «le quand dira-t-on» et le jugement des autres pour ce pedigree venu d’ailleurs, Mehdi s’est pourtant toujours senti tiraillé entre deux cultures, deux visions du monde. Dans son travail de journaliste et d’enquêteur, il a d’ailleurs sondé la Suisse sous toutes ses faces. Surtout les plus cachées et les moins reluisantes. Et là, maintenant, entre la mollesse tranquille du pays qui l’a vu naître et qu’il habite, la pression de ses filles qui le questionnent sur ses origines et la passion fantasmée de la terre d’origine de son père, il veut savoir où se situer et comment habiter le monde.
En février 2022, les premiers bruits de bottes aux portes de l’Europe, ont résonné comme une déflagration dans le quotidien – somme toute préservé – de Stéphane et Mehdi. Tous les deux considéraient jusque-là que la neutralité était une sorte de cache-misère moral. Ils le pensent toujours. Elle nous préserve d’une certaine forme de réel. Elle nous donne l’illusion que nous ne sommes pas responsables. De la guerre, des tensions, des déséquilibres. Comme si nous n’avions jamais choisi notre camp. Elle renforce notre sentiment d’être en dessus de la mêlée, hors d’atteinte de la misère et de la violence. Elle nous permet d’avoir bonne conscience, aveuglés par les illusions d’optiques de notre histoire glorieuse.
Mais avec la guerre en Ukraine, le conflit à Gaza, au Liban et en Iran, le masque commence à tomber peu à peu et le privilège dont nous bénéficions depuis si longtemps est menacé. C’est que la situation devient de plus en plus intenable et la complexité des enjeux internationaux nous rattrape. Notre neutralité ne fait plus illusion, malgré tous les artifices que nous pourrions déployer. C’est pourtant elle, dit-on, qui nous constitue, qui est à la base de notre identité nationale, et de ce sentiment d’un destin particulier – le fameux «Sonderfall helvétique.»
Mus par cette inquiétante perspective, Stéphane et Mehdi entreprennent un périple introspectif dans les profondeurs de la neutralité suisse pour tenter de comprendre comment elle influence notre rapport au monde et à nous-même. Tous les deux, malgré leurs différences d’âge, partagent une certaine forme d’humour et de complicité. Et ils se questionnent sur la construction de leur identité. Qu’est-ce qui fait de nous des Suisses ? Et quel rôle joue la neutralité dans notre psyché ? Comment influence-t-elle la manière dont nous percevons le monde et dont le monde nous perçoit ? Est-ce qu’être neutre c’est forcément être sans désir, sans doute, sans saveur, sans passion ? Et si cette neutralité devait disparaître, pourrions-nous continuer d’exister ?